

Rencontre avec Jean-Marie Fondacaro

Sculpteur niçois, Jean-Marie Fondacaro est l'auteur de L'Ange de la Baie, œuvre installée en 2022 sur la Promenade des Anglais en hommage aux 86 victimes de l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice. Il revient pour le Musée-mémorial du terrorisme sur le processus de création de cette sculpture — de l'urgence du lendemain de l'attentat jusqu'à l'installation publique — et sur ce que signifie, pour un artiste, de répondre à une commande mémorielle et commémorative.
Pouvez-vous nous décrire L'Ange de la Baie ?
L'œuvre repose sur une base en acier Corten, dont les teintes rouge-brun se fondent dans le macadam de la Promenade des Anglais. L'idée était que cette base disparaisse visuellement, pour que seules la vague et l'envol s'imposent au premier regard. La sculpture mesure 4,60 m de hauteur pour une envergure de 3,50 m.
Au-dessus de cette base s'élève une grande vague en aluminium soudé, des plaques de 6 mm roulées en vrille dans des rouleuses industrielles, un travail d'une grande complexité technique. Cette vague a été orientée perpendiculairement à la mer, face à la trajectoire du camion, comme un rempart dressé contre sa course folle.
Par-dessus la vague, l'envol, une fonte d'aluminium réalisée en fonderie, s'élance vers l'horizon tout en inclinant son regard vers le cœur gravé dans le creux de la vague, sur lequel figurent les noms des 86 victimes décédées. Ce mouvement tendu entre l'horizon et le cœur est au centre de toute la symbolique de la pièce.
Vous avez confié que le lendemain de l'attentat, vous vous êtes réfugié dans votre atelier pour créer ; un geste que vous décrivez comme un cri de douleur, sans aucune intention mémorielle. Comment s'est opéré le basculement entre cette sculpture intime et l'œuvre publique qu'est aujourd'hui L'Ange de la Baie ?
Comme tout le monde, j'ai été sous le choc. Chacun réagit à sa manière. Nous, les artistes, nous avons cette possibilité d'exulter dans la matière. Le lendemain, ou peut-être même le jour même, c'est flou, j'étais dans mon atelier et j'ai commencé à travailler sur des bouquets d'envol en plâtre, en référence à mon œuvre emblématique. Ce n'était pas du tout pensé comme un monument. C'était pour moi un cri de douleur posé dans l'argile.
Le basculement est venu avec l'appel d'offre. Et là, tout a changé. Entre une œuvre qu'on fait dans le secret de son atelier et une pièce destinée à l'espace public, sur ce lieu précis, avec les familles de victimes, les associations, la Ville … de nombreuses questions se sont posées d'un coup. Je suis reparti d'une page blanche.
La première chose que j'ai lue dans le cahier des charges, c'était la lettre des présidents d'associations de victimes, expliquant pourquoi ils voulaient ce monument. Et puis le cœur avec les noms des victimes qui devait faire partie de l’œuvre ; je ne l'avais jamais vraiment vu. J'ai commencé à lire les noms, un à un, des noms de famille qui se répètent côte à côte. Là, je suis rentré dans la profondeur du drame et cette image ne m'a plus quitté tout au long de la création.
Quelle a été votre démarche intérieure au moment de concevoir L'Ange de la Baie ? Comment fait-on pour répondre à une commande et comment aborde-t-on artistiquement la création d'une œuvre en hommage à des victimes d'attentat, entre nécessité de témoigner et risque de faire revivre l'insupportable ?
C'est vrai que pour un artiste, c’est différent de travailler pour soi et de travailler pour les autres. Moi, j’aime la commande. C'est un mélange entre la difficulté de respecter les contraintes de la commande tout en restant intègre à sa vision tant qu'artiste.
Depuis toujours, je tente de parler du vivant, de l'émergence, des tensions entre la matérialité et la verticalité, éventuellement la spiritualité, en tout cas l'élévation. Et là, je me suis senti en face de mon thème de travail central.
Ma première intention était claire : je voulais que la douleur soit présente dans l'œuvre, mais je ne voulais pas qu'elle soit violente et choquante au premier regard. Je voulais parler de vie, créer quelque chose qui aille vers l'horizon, vers le futur, qui se dégage et qui s'élève.
En même temps, il y avait le cœur avec ces noms qui devait être présent, condition posée par l’appel d’offre. L'idée du regard de l'ange penché vers le cœur s'est imposée assez vite ; ce geste suspendu, comme un dernier regard ou plutôt un regard permanent, puisque la sculpture reste figée dans son mouvement. Et puis j'ai voulu que la pièce soit harmonieuse avec son environnement, pas dissonante. Non pas pour plaire, mais parce que je pensais que l'harmonie pouvait toucher un public plus large, des gens non directement concernés par l'attentat, qui s'approcheraient de la sculpture par curiosité et découvriraient ensuite ce qu'elle porte.
L'Ange de la Baie semble traversée par de multiples lectures : figure de deuil et de protection, symbole de plongeon et d’envol, mais aussi évocation de la mer et des courbes de la baie. Avez-vous volontairement construit cette polysémie, ou l'œuvre a-t-elle déployé elle-même ses strates de sens ? Y a-t-il une interprétation que vous n'aviez pas anticipée ?
Une œuvre, pour moi, ne peut pas avoir un seul niveau de lecture. Le cœur, c'est le premier niveau, le plus évident, le plus lisible. Mais au-delà, il y a tout ce qui va toucher quelque chose de sensible chez les gens, qu'ils soient directement concernés ou non.
Les courbes de la pièce, par exemple ; je les ai pensées en résonance avec les courbes de la baie des Anges. La vague prolonge la baie, l'envol, selon l'angle, tourne vers l'aéroport, vers l'ouest de Nice. Tout ça participait du questionnement sur le beau et sur l'intégration au lieu.
Mais la chose que je n'avais pas anticipée, ce que j'appelle aujourd'hui la part manquante, c’est qu’en se penchant pour lire les noms des victimes, les passants reforment un cœur. Dans une première étape de création, j’avais en effet prévu une double vague formant un cœur. Quand j'ai ajouté l'envol au-dessus, j'ai réalisé que je pouvais enlever la moitié du cœur pour ne pas rester sur une vision fermée. Et c'est bien après que j'ai compris : j'avais enlevé ce qui avait été arraché aux familles. Voir ce cœur de nouveau réuni fut pour moi une découverte très forte. Ça, c'est l’une des choses offertes dans la création, qui vient d'un endroit que je ne contrôle pas entièrement.
Le choix du matériau dans une œuvre mémorielle n'est jamais anodin. Pourquoi l'aluminium et l'acier Corten ? Portaient-ils d'emblée une signification particulière ?
Il y avait d'abord des contraintes très concrètes. La sculpture devait être autoporteuse ; il était impossible de la fixer dans le sol de la Promenade. Avec une forme en voile qui prend le vent, la première question a été de consulter un ingénieur des matériaux pour calculer les efforts. L'aluminium s'est imposé pour sa légèreté : la vague et l'envol ne font pas plus de 300 kilos. À l'intérieur de la base en acier Corten, en revanche, j'ai glissé des poids en fonte pour contrebalancer la prise au vent. Si j'avais tout fait en bronze, le poids aurait été multiplié par trois.
Mais au-delà de la technique, l'acier Corten avait un sens. Une fois oxydé, il se fixe, il se stabilise, il ne creuse pas. Sa couleur rouge-brun, très proche du macadam de la Promenade, permettait à la base de disparaître visuellement. Et l'aluminium, lui, évoque la légèreté, l'élévation. La vague est lourde dans son symbolisme, mais légère dans la matière. C'est aussi ça qui donne à la pièce ce sentiment de mouvement suspendu.
L'Ange de la Baie est dressée là où le drame s'est produit, faisant du lieu de l'attentat un espace commémoratif à part entière. Quel rôle attribuez-vous à l'œuvre d'art dans un tel espace ? Apporte-t-elle quelque chose que l'architecture, le document ou le témoignage ne peuvent offrir seuls ?
Pour moi, une œuvre d'art n'est pas un mobilier. Elle a une responsabilité vis-à-vis du lieu, de sa mémoire, de son harmonie. Mon cheval de bataille, c'est l'intégration : une sculpture doit être exactement là où elle doit être, en résonance avec le lieu, sans prendre toute la place. Elle doit prendre sa place, mais pas toute la place.
Ce qui est particulier avec un espace commémoratif, c'est qu'il s'adresse à plusieurs publics en même temps : les familles de victimes, les passants, les touristes qui ne savent rien. L'œuvre d'art peut faire ce lien ; elle attire d'abord le regard pour elle-même, pour sa forme, son mouvement. Et ensuite, en s'approchant, on comprend qu'il se passe autre chose. Elle s’adresse à un public plus large que ne le ferait un monument traditionnel.
Ce que l'art apporte, et que le document ou l'architecture ne peuvent pas donner seuls, c'est peut-être ça : parler de l'indicible sans le figer dans une seule signification. Aujourd’hui, je me suis détaché de l'œuvre qui appartient aux passants et aux familles.
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Jean-Marie Fondacaro a coécrit avec Frédéric Vinot, maître de Conférences HDR en Psychologie Clinique à l’Université Côte d’Azur et Psychanalyste à Nice, un ouvrage sur le processus créatif confronté au processus de deuil, à paraître aux éditions Langage à l’été 2026.


