

Rencontre avec Lise Eilin Stene du Norwegian Centre for Violence and Traumatic Stress Studies (NKVTS) d'Oslo

Médecin et chercheuse au Norwegian Centre for Violence and Traumatic Stress Studies (NKVTS) d'Oslo, Lise Eilin Stene consacre ses travaux aux conséquences psychosociales des traumatismes (attentats terroristes, catastrophes, violences interpersonnelles) et aux réponses par les soins que les sociétés leur apportent. Ses études longitudinales sur les survivants de la tuerie d'Utøya, menées en collaboration avec ses collègues du NKVTS sur plus d'une décennie, font aujourd'hui référence dans le champ de la recherche internationale sur le psychotraumatisme.
Elle collabore régulièrement avec des équipes françaises, notamment autour des suites de l'attentat du 13-Novembre, et s'intéresse de près aux enfants et adolescents victimes du 14 juillet 2016 à Nice. Elle est également membre du Conseil scientifique et culturel du Musée-mémorial du terrorisme.
À l'approche du dixième anniversaire de cet attentat, qui a fait 86 morts et des centaines de blessés sur la Promenade des Anglais, nous l'avons rencontrée pour éclairer ce que la recherche nous apprend sur le long chemin de la reconstruction des individus comme des sociétés.
Vos travaux sur les survivants d'Utøya s'appuient sur un suivi sur plusieurs années. Que nous apprend ce type d'étude sur l'évolution des traumatismes à mesure que le temps passe ? Et que peut-on anticiper pour les victimes du 14 juillet, qui s'apprêtent à franchir le cap des dix ans ?
Ce que l'on observe généralement après ce type de traumatisme, c'est que dans les premiers jours et les premières semaines, les personnes directement frappées ou ayant perdu un proche présentent des réactions intenses : sentiment de revivre l'événement, état d'agitation ou d'hypervigilance, difficultés de sommeil. Pour beaucoup, ces réactions s'atténuent progressivement. Mais pour une partie des survivants ou des proches de victimes, elles peuvent rester élevées sur une longue période, voire se manifester de façon retardée, en s'aggravant avec le temps.
Les parcours sont donc très différents. Plusieurs facteurs entrent en jeu : ce que la personne a vécu avant et pendant l'attentat, mais aussi tout ce qui se passe après. C'est précisément sur cette dernière période que nous pouvons agir. Notre priorité, en tant que soignants et chercheurs, est d'abord de prévenir l'apparition de troubles durables, puis d'identifier ceux qui en ont développé et ont besoin d'un traitement.
Avec le temps, un phénomène particulier peut s'observer : dans la phase aiguë, l'attention de la société est très forte, mais elle se dissipe ensuite. Pour ceux qui continuent à souffrir, ce silence progressif peut devenir douloureux en lui-même. S'y ajoute le sentiment d'être changé de façon durable, de ne plus fonctionner comme avant, que ce soit sur le plan professionnel, scolaire ou social. Les événements festifs peuvent devenir des déclencheurs de réminiscences douloureuses, ce qui peut conduire à un isolement progressif et fragiliser encore davantage les liens sociaux. C'est un cercle vicieux.
Pour les victimes du 14 juillet, les commémorations ont une dimension particulièrement ambivalente : elles représentent une forme de reconnaissance collective, la confirmation que l'événement n'est pas oublié, ce qui peut apporter un réel soulagement. Mais elles réactivent aussi des souvenirs douloureux. Et la coïncidence avec la fête nationale ajoute une difficulté spécifique : chaque 14 juillet sera à la fois un moment de liesse collective et un rappel. Avec le temps, on apprend à vivre avec cette dualité, mais elle ne disparaît pas complètement.
Il faut aussi souligner que les parcours ne sont pas tous marqués par la souffrance. Beaucoup de personnes s'en sortent, et certaines vivent une forme de transformation positive : une réorganisation de leurs priorités, une attention accrue aux moments précieux de la vie. C'est quelque chose que l'on observe également dans nos études.
L'attentat de la Promenade des Anglais a touché une foule réunie pour une fête nationale, dans un espace ouvert, lors d'un moment de joie collective. En quoi ces caractéristiques influencent-elles le traumatisme et les besoins de prise en charge ?
Le contexte festif joue un rôle important dans la façon dont le traumatisme s'inscrit dans la mémoire. Les réminiscences, ces souvenirs qui surgissent de façon involontaire, peuvent être déclenchées non seulement par le 14 juillet lui-même, mais par tout rassemblement social à caractère festif. Avec le temps et une prise en charge adaptée, ces réactions tendent à diminuer pour la plupart des personnes. Mais pour celles dont les réactions sont très fortes, l'évitement de ce type de situations peut s'installer et devenir en lui-même un problème.
Il y a cependant un aspect moins souvent évoqué : le fait que cet attentat soit survenu dans un cadre très public, très médiatisé, peut aussi faciliter le soutien social. Quand tout le monde sait ce qui s'est passé, il est plus facile pour l'entourage de comprendre pourquoi quelqu'un va mal et d'apporter son aide. C'est très différent de traumatismes plus privés (violences intrafamiliales, violences sexuelles) où le silence et parfois la honte compliquent l'accès au soutien. Le caractère collectif du traumatisme peut ainsi, paradoxalement, constituer une ressource.
L'autre face de cette visibilité, c'est que la surexposition médiatique peut peser sur ceux qui cherchent à retrouver une certaine paix intérieure. En Norvège, après les attentats du 22 juillet, le visage et le nom de l'auteur étaient omniprésents dans les médias, au point qu'un mouvement s'était organisé pour retourner les journaux et ne pas le voir. Je pense que la France a été plus prudente sur ce point pour Nice, et c'est une approche salutaire : il ne faut pas laisser les auteurs d'attentats dicter le récit médiatique.
Vous collaborez avec des équipes françaises et européennes pour comparer les dispositifs de soins psychosociaux après les attentats. Quelles différences avez-vous observées entre les réponses norvégienne et française ?
Dans la phase immédiate, les deux pays ont des approches assez proches : on crée des centres d'accueil où les victimes et leurs proches peuvent se rassembler et recevoir un premier soutien. La différence tient davantage à qui dispense ces soins et sur quelle durée.
En France, la réponse dans la phase aiguë repose sur des soins spécialisés, psychiatres, psychologues, infirmières psychiatriques, organisés au sein des cellules d'urgence médico-psychologique (CUMP), actives pendant le premier mois. À l'issue de cette période, les personnes sont orientées selon leurs besoins : soins spécialisés, médecin traitant, ou pas de suivi particulier si elles vont bien.
En Norvège, la phase aiguë est davantage portée par les soins primaires, médecins généralistes, infirmières, travailleurs sociaux, au niveau local, les municipalités norvégiennes disposant d'une grande autonomie. Après les attentats du 22 juillet, un dispositif particulier a été mis en place : un suivi proactif d'au moins un an, avec des bilans systématiques à trois reprises pendant la première année. Ce n'était pas les survivants qui devaient solliciter de l'aide, mais les équipes locales qui allaient vers eux pour apporter un soutien pratique, surveiller leur état de santé et les orienter vers des soins spécialisés si nécessaire.
Sur le long terme, les différences sont donc significatives. Mais la question fondamentale — quelle approche est la plus efficace ? — reste difficile à trancher. La recherche dans ce domaine se heurte à un obstacle majeur : les attentats sont imprévisibles, et il faut déployer très rapidement un protocole de recherche rigoureux et éthiquement solide, auprès de personnes potentiellement traumatisées, parfois des enfants. C'est un défi considérable. Nos équipes travaillent à construire des données comparatives solides entre pays pour mieux évaluer nos pratiques et les améliorer collectivement.
Vos recherches montrent que l'impact d'un attentat peut être sévère chez les enfants et les adolescents. Dix ans après Nice, que sait-on de la trajectoire de ces jeunes victimes ?
Il faut d'abord souligner que c'est l'équipe niçoise, autour de la professeure Florence Askenazi, qui a conduit le travail de recherche le plus direct sur ce sujet, et c'est à elle qu'il faut se référer pour les données précises. Ce qu'ils ont montré, c'est que les troubles peuvent durer longtemps chez les enfants, et qu'ils peuvent être identifiés tardivement, parfois parce que les familles mettent du temps à percevoir que quelque chose ne va pas, parfois parce que les manifestations du traumatisme chez les plus jeunes sont difficiles à interpréter : elles varient beaucoup selon l'âge et le stade de développement.
Ce que nous avons observé plus largement dans nos recherches à NKVTS, notamment après Utøya, c'est l'impact du traumatisme sur le parcours scolaire et sur la projection dans l'avenir. Des adolescents qui réussissaient bien avant l'attentat pouvaient se retrouver dans l'incapacité de se concentrer, d'achever leur lycée. Ce n'est pas seulement la douleur de ce qu'ils ont vécu qui pèse, c'est aussi le sentiment que l'attentat a modifié durablement qui ils sont et ce qu'ils peuvent espérer.
Ce que je veux également souligner, c'est la façon dont l'équipe niçoise a su transformer cette expérience. L'attentat du 14 juillet a impliqué un nombre particulièrement important d'enfants et de familles, et leur prise en charge a conduit à faire évoluer les pratiques françaises en la matière. Ils ont créé un centre spécialisé en psychotraumatisme de l'enfant et de la famille, qui continue aujourd'hui un travail de référence aux niveaux national et international.
À l'approche de ce dixième anniversaire, les commémorations, les procès et les lieux de mémoire occupent une place centrale. Quel rôle peuvent-ils jouer dans le processus de reconstruction des victimes et de la société ?
Les commémorations ont une fonction importante pour la société dans son ensemble : elles rappellent que le terrorisme n'est pas accepté, elles créent un moment de rassemblement collectif face à la violence. Pour les victimes, voir que la société n'oublie pas peut être une forme de reconnaissance précieuse. Mais les attentes et les besoins varient beaucoup d'une personne à l'autre. Certaines ont besoin de se retrouver, de faire partie de ces moments. D'autres préfèrent s'en tenir à l'écart. Il est important que la société ne crée pas une obligation implicite de participer : l'invitation doit rester ouverte, et la liberté de ne pas y répondre, pleinement respectée.
Les procès constituent une étape particulière. Ils représentent une réponse de la société, la démonstration que le terrorisme n'est pas toléré, et peuvent permettre à certaines victimes de tourner une page. Mais ils peuvent aussi réactiver des réactions émotionnelles intenses, notamment chez ceux qui témoignent ou suivent les audiences de près. Il est important que l'entourage et les soignants sachent qu'une recrudescence des symptômes autour du procès est fréquente et prévisible ; ce n'est pas une rechute, c'est une réaction normale. Être préparé à cette période permet de mieux la traverser.
La question du délai avant le procès est aussi à prendre en compte. En Norvège, le procès a eu lieu neuf mois après les attentats, ce qui l'inscrivait dans la continuité du suivi mis en place. À Nice, le procès est intervenu plusieurs années après, quand certaines victimes avaient déjà accompli un chemin significatif. Rouvrir cet espace alors qu'on avait avancé peut être particulièrement difficile à vivre.
Quel regard portez-vous sur l'ambition du Musée-mémorial du terrorisme, dont vous êtes membre du Conseil scientifique et culturel, d'être à la fois un lieu de recueillement et de connaissances ?
Je pense que cette double ambition est non seulement cohérente, mais nécessaire. Si l'on compare avec le centre mémoriel d'Oslo dédié aux attentats du 22 juillet, on retrouve cette même articulation entre le recueillement et l'apprentissage et c'est ce qui lui donne sa force.
Le recueillement permet d'accueillir le deuil, la douleur, la confrontation à ce que des êtres humains peuvent infliger à d'autres. La dimension de connaissance, elle, projette vers l'avenir : on apprend, on comprend, on affirme collectivement qu'on ne laissera pas le terrorisme fragiliser la société. Ces deux dimensions ne s'opposent pas ; elles se renforcent.
Ce type de lieu permet aussi quelque chose de précieux : rappeler que nous formons une société. Sur beaucoup de sujets, nous avons des opinions très différentes. Mais sur ce point-là, nous sommes profondément d'accord : nous ne voulons pas de cette violence. Le Musée-mémorial du terrorisme peut être un espace où cette conviction commune se dit et se partage, avec toutes nos diversités.