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Interview de Jörg Müller, directeur d'études et de recherche et responsable de la communication du CREDOC

Dans le cadre de ses travaux préparatoires, le MMT a fait appel depuis 2022 au Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC) pour des enquêtes de notoriété. A l’occasion de la présentation par le centre de sa note de conjoncture qui fait état des tendances de ce début d’année 2025, nous avons interrogé Jörg Müller, directeur d’études et de recherche et responsable de la communication, sur le positionnement qu’occupe notre établissement en devenir au sein des préoccupations des Français. 

Pouvez-vous rappeler ce qu’est le CREDOC et la méthodologie retenue pour la réalisation des enquêtes ?

Le CREDOC est une association d’intérêt public à but non lucratif au statut unique en France. Placée à ses débuts en 1953 sous la tutelle du Commissariat général au plan, elle avait pour objectif initial d’étudier les diverses formes et fonctions de la consommation. Le CREDOC est connu notamment pour son enquête sur les modes de vie, opinions et aspirations des Français qu’elle réalise tous les ans depuis 1978. Une deuxième enquête portant sur la consommation des Français lancée dans les années 1980 participe également à la renommée du centre. Le CREDOC est aujourd’hui organisé en quatre pôles : le pôle société, le pôle consommation, le pôle évaluation des politiques publiques et le pôle data.

Les enquêtes du CREDOC sont réalisées à partir d’un échantillon de trois mille personnes représentatives de la société française et interrogées de façon anonyme. Jusqu’en 2015, ces entretiens étaient menés en face à face. A partir de cette date, il a été décidé de réaliser ces entretiens en ligne. Cette nouvelle méthodologie a un impact mesurable sur certaines séries alors que d’autres restent inchangées. Compte tenu de biais cognitifs et en particulier de l’effet de désirabilité sociale, les répondants qui étaient jusqu’alors interrogés en face à face pouvaient répondre moins par conviction que par souhait de correspondre à la norme sociale. Il ressort des résultats des enquêtes en ligne que les personnes interrogées semblent plus à même de se livrer sans craindre le jugement d’autrui. À questions identiques, le CREDOC a observé un différentiel parfois significatif (de plus de 10 points) entre les deux méthodes d’enquêtes. Toutefois, le nombre de questions concernées par ce type de biais, ainsi que leur nature, demeure très limité.

Chaque année, se sont trois vagues de trois milles personnes qui sont interrogées composant ainsi les trois enquêtes annuelles du CREDOC sur les modes de vie, opinions et aspirations de français. Depuis 2016, le projet matrice sur la mémorisation des attentats du 13 novembre 2015 insère des questions dans ce dispositif d’enquête. Certains résultats de ces questions sont évoqués par la suite.

L’année 2025 marque les 10 ans des attentats de 2015. Comment la société française garde-t-elle trace de ces attentats particulièrement meurtriers ?

Lorsque l’on pose la question : « quels sont les attentats les plus importants survenus en France et dans le monde », on observe que ce sont les attentats du 13 novembre qui sont le plus cités, suivis des attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo, de ceux du 11 septembre et enfin celui de Nice.

Sur le long terme, on note une disparition progressive de la mémoire de certains attentats. Quelques-uns vont être davantage cités au détriment d’autres, moins médiatisés. Les attentats du 13 novembre sont, par exemple, fréquemment cités, ce qui tend à cristalliser la mémoire des attentats perpétrés en France autour de cet unique événement.

Cet effet de « condensation mémorielle » se retrouve également à propos des « lieux » cités en lien avec des attentats puisque ce sont essentiellement les mots « Bataclan » et « Paris » qui reviennent lorsque sont évoqués les attentats du 13 novembre. Ainsi ce phénomène qui semble propre aux mécanismes de mémorisation collective fait courir le risque d’un effacement des autres attentats dans la mémoire sociale avec, pour les victimes d’attentats peu ou pas médiatisés, la crainte de subir une double peine.

Comment évoluent les désirs culturels des Français ? Quelle place occupent aujourd’hui les musées d’histoire et de société dans le paysage culturel ?

Sur le long terme, un trait caractéristique de l’évolution des pratiques culturelles des Français est l’effritement relatif de la fréquentation des musées des beaux-arts au profit d’une hausse de la fréquentation des musées d’histoire et plus particulièrement les « musées de mémoire ». Comparés à d’autres types de musées, ce sont ces établissements qui attirent le plus de visiteurs. Il semblerait qu’il y ait une véritable demande de la part d’un public dont le goût patrimonial est de plus en plus marqué par l’empreinte de l’actualité politique et sociétale. Le visiteur patrimonial manifeste des attentes croissantes quant à une mise en résonance de sa visite avec l’actualité, recherchant ainsi des clés de lecture lui permettant de mieux appréhender les enjeux contemporains.

Cette tendance, bien qu’elle soit relativement récente puisqu’elle s’observe à partir de 2022, est intense avec une augmentation du taux de fréquentation des musées de mémoire particulièrement marquée.

La France est un pays de commémorations où la mémoire de la Seconde Guerre Mondiale demeure toujours très présente. Quelle est la place accordée aux victimes du terrorisme dans la mémoire collective des Français ?

Dans notre dispositif d’enquête sur les conditions de vie, opinions et aspirations des Français, nous posons la question : « Quel est à vos yeux l’évènement historique le plus important survenu en France ou dans le monde depuis 1900 ». Avec du recul, c’est la Seconde Guerre Mondiale qui obtient le taux de réponse le plus élevé devant la Première Guerre Mondiale et les acquis des luttes sociales (congés payés, sécurité sociale etc.). Les évènements d’actualité font parfois irruption dans ce classement mais sont rapidement relégués, à l’image de l’épidémie de covid 19 qui fut un temps à un score très haut avant de diminuer d’année en année.

Ce qui demeure dans ce classement, ce sont les évènements historiques. C’est pourquoi les principaux attentats commis en France ne figurent pas dans le classement car dans la mémoire collective, ils sont pour l’instant encore perçus comme des évènements d’actualité, chargés d’une connotation affective et émotionnelle très forte, et non comme des faits d’histoire. Il existe toutefois une exception à l’échelle mondiale, il s’agit du 11 septembre qui pointe dans le Top-10 de ce ranking des événements historiques les plus marquants.

Malgré le développement de l’offre culturelle en ligne, les visiteurs semblent désireux de se rendre physiquement dans des espaces culturels. Est-ce un fait que vous observez ?

Le covid a effectivement largement impacté les visites in situ. Les pratiques se sont alors davantage orientées vers le numérique. Bien que la reprise postpandémique ait été progressive, elle n’en demeurait pas moins tangible. De surcroit, les résultats d’une étude commandée par le ministère de la Culture tendent à démontrer qu’il n’y a pas d’effet de substitution entre une pratique physique et une pratique virtuelle de la culture mais au contraire un effet d’amplification. La consommation culturelle s’auto-alimente. Ceux qui vont au cinéma sont aussi ceux qui consomment des contenus sur Netflix, ceux qui vont à l’Opéra consomment davantage de la musique classique en ligne ou via une chaîne payante etc.

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© Credoc

 

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