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Interview - Marc Crépon

Interview de Marc Crépon, philosophe, directeur de recherche au CNRS et auteur de nombreux livres sur la violence. Ayant fait parti des deux premiers comités qui ont précédé à l'établissement de la mission de préfiguration, il explique son engagement au sein de notre conseil scientifique et culturel. 

Marc Crépon est philosophe, directeur de recherches au CNRS et auteur de nombreux livres sur la violence. Ayant fait parti des deux premiers comité qui ont précédé à l'établissement de la mission de préfiguration, il revient sur les raisons qui l'ont poussé à intégrer le conseil scientifique et culturel. 

  • Vous avez rejoint le Conseil scientifique et culturel du GIP mission de préfiguration du Musée-mémorial du terrorisme récemment, pouvez-vous expliquer le sens de cet engagement ?

Il se situe dans le prolongement de mes deux engagements précédents qui ont énormément compté dans mes réflexions sur la violence, ces dernières années : le comité mémoriel mis en place en 2018 et celui qui l’a suivi quelques années plus tard concernant déjà la préfiguration du musée mémorial. C’est dans le premier que j’ai été le plus investi, participant activement à l’audition première des représentants des associations de victimes des attentats du 13 novembre 2015 et du 14 juillet 2016 à Nice, puis à celle des personnalités que nous avions souhaité entendre pour nous apporter leur éclairage. Ces auditions m’ont beaucoup marqué. D’emblée elles ont donné à nos réunions de travail une dimension humaine irremplaçable. Elles ont aussi créé le sentiment très profond d’une dette. Nous devions une réponse à ceux qui nous accordaient leur confiance, chargée de douleur, en acceptant de nous parler. Et celle-ci devait prendre la forme de préconisations très concrètes qui leur offrent la garantie que leurs proches, victimes des attentats, ne seraient pas oubliés, que la société prendrait sa part de ce legs de terreur, de traumatisme et de deuils que laisse dans son sillage la violence terroriste.  Je me souviens des discussions difficiles autour d’une date commémorative qui ne lèse personne, mais surtout de la façon dont progressivement l’idée a émergé de proposer la création d’un musée-mémorial du terrorisme, et de notre inquiétude sur la façon dont elle serait reçue par les associations de victime. Elle a fait son chemin, suscitant progressivement leur adhésion. Dans le rapport que nous avons remis quelques mois plus tard à la garde des sceaux, la création de ce musée fut une des propositions-phare, que nous avons été heureux de voir retenue, avec les autres, quelques semaines plus tard, par le président de la République.

C’est donc tout naturellement que, dans les mois qui ont suivi, j’ai accepté de faire partie d’un nouveau comité, chargé de la préfiguration de ce musée-mémorial ; je n’avais aucune idée de la façon dont on se lance dans une telle aventure qui est un parcours d’obstacles, nécessitant un grand nombre de compétences (celle d’historiens, présents depuis le début, de muséographes, d’architectes, de juristes), sans compter le montage juridique, institutionnel, le soutien requis des ministères de tutelle et, plus que tout, la détermination d’un lieu. Les années suivantes, je n’ai jamais perdu de vue la poursuite du travail mené au sein de ce comité, les inquiétudes qui se sont fait jour quant à l’aboutissement du projet. Aussi était-ce pour moi une évidence que de rejoindre le conseil scientifique et culturel, quand on me l’a proposé. L’une des raisons majeures qui me pousse à le faire est qu’au-delà de sa vocation proprement mémorielle, ce musée a une dimension pédagogique. Ce n’est pas seulement un outil pour entretenir et transmettre la mémoire, mais pour penser ce que le terrorisme fait aux sociétés qu’il frappe, la façon dont il les éprouve, comment elles apprennent à vivre avec sa menace. 

  • L’année 2025 est une année commémorative des attentats subis par la France en 2015, que sont les enjeux mémoriels pour notre société actuelle ?

Il importe que ces attentats restent inscrits dans notre mémoire collective pour au moins deux raisons. La première encore une fois tient à la dette de la société à l’égard des familles et de leurs victimes. Imaginons l’inverse. Que dirions-nous d’une société qui considérerait que c’est à chaque victime de se débrouiller dans son coin avec sa mémoire endeuillée de la violence qu’elle a subie, sans que celle-ci soit partagée par l’ensemble de la collectivité qui lui témoignerait ainsi sa solidarité ? Lorsqu’une violence de cet ordre fait irruption dans nos vies, ce que nous attendons légitimement de chacun est l’indignation devant le crime et la compassion pour les victimes, seules réactions légitimes. Et même si nous savons que ce n’est jamais tout à fait le cas, c’est une dimension essentielle de ce qui, dans ces moments-là nous lie les uns aux autres. C’est ce lien que perpétue l’entretien de la mémoire. La seconde raison est que la mémoire collective engage chacun des termes de notre devise républicaine. La liberté tout d’abord. Nous ne savons que trop combien, dans des régimes non-démocratiques, la mémoire peut être confisquée, manipulée ou truquée, sinon même interdite. Songeons, parmi tant d’exemples possibles à l’interdiction de l’association Mémorial en Russie. Sans doute pourrait-on même soutenir que, chaque fois que c’est le cas dans une démocratie, un voyant rouge s’allume qui nous avertit que nous sommes passés dans une zone grise, où se brouille la frontière qui la sépare des autres types de régime. Voilà pourquoi l’inscription de la mémoire des attentats terroristes dans notre conscience collective engage notre liberté. Quant à l’égalité elle est impliquée, de façon essentielle. Elle signifie que quiconque, d’où qu’il vienne, quelles que soient ses origines, ses croyances, sa culture, dispose d’un droit égal à cette solidarité que l’on rappelait à l’instant, elle impose que, face à la souffrance des autres, à leur destruction, à leur mort programmée, ciblée ou à l’aveugle, aucune discrimination n’est acceptable.  La fraternité enfin découle de ce qui précède. Nous avons peu d’occasions de l’exprimer. Je suis convaincu pour ma part que la mémoire collective, partagée par le plus grand nombre, y contribue, pour peu que ce soit sur les principes qu’on rappelait à l’instant. Ce n’est jamais simple, c’est même périlleux. C’est dire la responsabilité des acteurs d’une politique mémorielle.

  • Vous avez longuement réfléchi à la violence et consacré de nombreux ouvrages à cette thématique. Elle est le mode d’expression du terrorisme en lui étant intrinsèquement liée dans son mode opératoire. Quel regard le philosophe porte sur la monstration de la violence dans un établissement muséal ?

La question est essentielle. Deux points m’importent. (1) Tout d’abord, je me souviens d’une lointaine conversation avec le cinéaste Luc Dardenne, au cours de laquelle nous partagions la conviction que trop d’images de la violence produisent l’effet inverse de ce qu’elles voudraient obtenir qui doit être, de façon principielle, notre sensibilisation à la violence et sa condamnation sans appel. Le risque, en effet, est qu’elles saturent la sensibilité et l’imagination. C’est pourquoi il me semble qu’un établissement muséal doit se garder de toute spectacularisation de la violence, en prêtant attention à ce que rien de ce qu’il montre et surtout la façon dont il le fait puisse en faire un objet de fascination. (2) Ensuite, je suis pour ma part convaincu, comme je l’ai expliqué dans mes Sept leçons sur la violence, que pour éviter de se payer de mots à propos de la violence, en lui trouvant des raisons ou des justifications, il importe de repartir de ses effets. Il faut montrer ce qu’elle fait aux corps et aux esprits qu’elle meurtrit ou qu’elle détruit, et plus largement à la société tout entière en rappelant l’état de sidération dans laquelle elle la plonge, les traumatismes multiples qui en résultent. Il est donc nécessaire que rien des souffrances et des deuils qu’elle provoque ne soit dérobé à la conscience des visiteurs. Le risque auquel nos sociétés sont exposées est celui de la déréalisation du mal que fait la violence, c’est à dire la réduction de sa destructivité à quelque chose d’abstrait, de lointain, d’irréel. Voilà pourquoi la vocation d’un établissement muséal, au regard de la violence consiste pour moi à renverser les mécanismes de cette déréalisation en conscience et refus absolu de tout ce qui y contribue.

  • Le terrorisme est un phénomène qui ne connait pas de répit et dont on ne peut prédire la fin, comment la mémoire peut-elle transcrire le passé et le présent ?

Vous avez raison. Nous avons conscience depuis le début du paradoxe de ce musée qui vise à inscrire dans la mémoire une série d’événements, dont on ne connaît pas la fin. Que nous ne puissions en prédire le terme signifie que les forces mortifères et les facteurs délétères qui entretiennent le risque d’un attentat et le provoquent malheureusement sont toujours là. On ne naît pas terroriste, on le devient, que ce soit de façon verticale, au gré d’un héritage (familial, communautaire, culturel) et de sa transmission, ou de façon horizontale, par le biais des réseaux sociaux, de sites haineux qui font la propagande de sa violence. Autant dire que notre présent reste hanté par la certitude que n’ont pas disparu les vecteurs de cette incorporation du fanatisme qui conduit au terrorisme. Ce qui importe alors est d’œuvrer par tous les moyens à sa désincorporation. Je ne suis pas sûr que le travail de la mémoire suffise, mais je reste convaincu que sa dimension éducative est un des rares leviers dont on dispose pour la mettre en œuvre.

 

photographie de Marc Crépon
© Marc Crépon

 

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Déplacement sur les lieux du futur Musée-mémorial du terrorisme à la caserne Lourcine
Vue de la cour de la caserne Lourcine
Déplacement sur les lieux du futur Musée-mémorial du terrorisme à la caserne Lourcine

Le jeudi 29 janvier 2026, les équipes de la mission de préfiguration du Musée-mémorial du terrorisme ont accompagné les membres du Conseil scientifique et culturel ainsi que ceux de l'Observatoire d'orientation et certains représentants des ministères membres fondateurs du GIP sur le site du futur Musée-mémorial du terrorisme qui s’installera à l’horizon 2030 dans une partie inoccupée de la caserne Lourcine, dans le 13 arrondissement de Paris. Cette visite fait suite à l'annonce du président de la République en novembre 2025, qui a officialisé le choix de ce lieu emblématique pour accueillir le futur établissement.