Lancelot Arzel est désormais le nouveau responsable pédagogique du GIP MMT
La rentrée du mois de septembre a vu l’équipe du MMT s’étoffer avec l’arrivée de notre nouveau responsable pédagogique Lancelot Arzel. Diplômé de Sciences Po Paris, professeur agrégé en histoire contemporaine, docteur en histoire, et enseignant en lycée et dans les universités, il a mené des recherches sur les violences coloniales et leurs mémoires ce qui lui a valu d’être membre de la commission franco-camerounaise en 2023 chargée d’étudier le rôle de la France durant la guerre du Cameroun entre 1945 et 1971 et dont le rapport a contribué à la reconnaissance officielle de ce conflit au cours de l’été 2025.
Aujourd’hui responsable pédagogique de la mission de préfiguration, il aura pour principales tâches la constitution d’une mallette pédagogique à disposition des personnels éducatifs et des élèves pour préparer leurs visites au MMT, l’élaboration de contenus éducatifs dans un lieu à forte charge émotionnelle et où les enjeux de médiation seront particulièrement importants, la mise en place d’un réseau de partenaires dans différentes académies ou encore l’organisation de sessions de formation.
Il entend mettre à profit son expérience du public scolaire et sa connaissance du réseau éducatif pour que les élèves et leurs professeurs puissent aborder le sujet du terrorisme dans toute sa complexité.
A l'occasion de son arrivée au sein de la mission de préfiguration, nous avons souhaité l'entendre sur la commission franco-camerounaise à laquelle il a participé. Voici ce qu'il nous en dit :
Avant de rejoindre la mission de préfiguration, vous avez participé en tant que chercheur à la Commission mixte franco-camerounaise sur le rôle et l’engagement de la France au Cameroun dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et d’opposition entre 1945 et 1971. Pouvez-vous nous indiquer le contexte dans lequel cette commission s’inscrit ?
Cette commission a été pensée dans le sillage d’autres initiatives historiques et mémorielles portées par le président de la République, Emmanuel Macron, depuis sa première élection. Je pense d’abord au rapport Savoy-Sarr sur la restitution du patrimoine culturel africain (2018), puis à la commission dite « Duclert » sur le rôle de la France lors du génocide des Tutsi au Rwanda (2019-2021), et enfin, à la commission mixte franco-algérienne d’historiens (2023-…) dont les travaux sont ajournés au regard de la situation diplomatique actuelle. Pour le Cameroun, le projet d’une commission mixte – 7 chercheurs camerounais, 7 chercheurs français – est lancé à la suite du voyage présidentiel organisé à Yaoundé en juillet 2022 et confié à l’historienne Karine Ramondy.
Mon parcours professionnel m’a amené à être sollicité pour faire partie de cette commission : docteur, professeur agrégé dans un établissement en Essonne, chercheur associé au Centre d’histoire de Sciences Po, et enseignant dans plusieurs universités françaises, j’ai travaillé, pendant plus de quinze ans, sur l’histoire des guerres et des violences armées en contexte colonial, notamment en Afrique centrale. Etudier le cas du Cameroun sous tutelle française après 1945 participait au prolongement de ces recherches. Remis fin janvier 2025 à Paris et Yaoundé, le rapport, de plus de 1000 pages, rédigé par les 14 chercheurs, documente, en détails, les actions répressives menées par la France et propose des recommandations afin de nourrir la recherche scientifique et de mener des projets mémoriels autour de ce qui est appelé « la guerre du Cameroun ».
©Laurent Blevennec/Présidence de la République
Dans le cadre de vos recherches, vous avez pu avoir accès à un certain nombre d’archives de cette période, en France et au Cameroun. Quelles ont été vos principales découvertes ? Y a-t-il eu des surprises et des échecs ?
Nous avons eu accès à des archives déjà ouvertes et à d’autres plus inédites, comme celles confiées par des témoins, celles de l’Onu, aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni ou encore celles de congrégations religieuses. Certaines avaient déjà révélé l’ampleur de la guerre menée par les autorités françaises à partir de 1957. D’autres ont précisé des dimensions de la répression menées contre le mouvement nationaliste, principalement incarné par l’Union des populations du Cameroun. On peut penser à la question du contrôle des médias (expliquant, en partie, pourquoi ce conflit est resté oublié en France), au dévoilement de certains massacres (comme celui d’Ekité en décembre 1956), à l’action internationale menée par les indépendantistes (notamment à l’Onu), et enfin, aux assassinats ciblés commis contre Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié ou Paul Momo. Des documents ont été déclassifiés en France, notamment auprès des services de renseignement (l’ancienne Direction générale de la Sécurité extérieure-DGSE) et aux archives diplomatiques, alors que des archives récolées dans les régions et sous-préfectures camerounaises ont permis de préciser certains aspects du « maintien de l’ordre » dans l’ouest du pays.
In fine, le rapport scientifique a permis de mettre en avant des moments répressifs importants (à Douala en septembre 1945 ; en mai 1955, dans l’ensemble du territoire ; et à partir de 1956, en Sanaga-Maritime), de catégoriser les types de répression (judiciaire, médiatique, diplomatique, policière), de repérer des chaînes de commandement et de mettre en exergue la « guerre totale » menée par l’armée française en 1957, d’abord dans le sud-Cameroun, puis vers l’ouest. Dans cette guerre, des violences multiples ont été perpétrées à l’encontre des civils, notamment des déplacements forcés vers des camps de « regroupement », le recours à la torture, des exécutions sommaires et des massacres multiples. Le travail de la commission a permis d’invalider la thèse du recours au napalm pour privilégier celle de l’usage de bombes incendiaires, tout aussi dévastatrices pour les populations visées dans l’ouest-Cameroun. Enfin, ce rapport a montré que la guerre de décolonisation se poursuit après l’indépendance du Cameroun en janvier 1960, puisque les autorités françaises soutiennent le nouveau régime autoritaire d’Ahmadou Ahidjo contre les mouvements d’opposition, avant tout dans le domaine militaire, mais aussi via des actions diplomatiques, un soutien financier et la mise à disposition de coopérants français – l’objectif étant, pour la puissance française, de maintenir son influence sur un pays stratégique pour ses intérêts en Afrique centrale.
Parmi les éléments marquants de ce travail, les entretiens menés avec des témoins (et victimes) qui ont vécu la répression ont permis de donner à voir les mémoires meurtries encore puissantes au Cameroun et de révéler des sites de massacres mal connus : la rencontre avec Benoît Bassemel, sur le site d’Ekité, a mis en exergue la trajectoire de son père, tué lors de ce massacre mené par les troupes coloniales en décembre 1956, en Sanaga-Maritime. A l’inverse, d’autres actions répressives, pourtant gravées dans les mémoires camerounaises, n’ont pu être totalement renseignées : la répression aux chutes de la Métché, desquelles ont été jetés des indépendantistes à la fin des années 1950, a laissé peu de traces dans les sources documentaires – la pratique de ces disparitions forcées étant toutefois attestée dans d’autres cours d’eau.
© Lancelot Arzel
Quel a été votre rôle et comment s’est articulé le travail entre chercheurs français et chercheurs camerounais ?
Mon rôle a été similaire à celui des 13 autres chercheurs de la commission : nous avons travaillé via une plateforme numérique partagée, des workshops organisés en France et au Cameroun, et à l’occasion de terrains d’enquête menés sur des sites de massacre. Pour chacun, il s’est agi de borner notre périmètre scientifique, d’alimenter la bibliographie sur les travaux universitaires déjà disponibles, de repérer et lister l’ensemble des archives utiles, de se déplacer dans les centres d’archives et de collecter les documents adéquats, de recueillir la parole des témoins de la période, et d’écrire, ensemble, à 14 mains, l’ensemble du rapport. Il est très rare d’avoir un travail scientifique mené de manière aussi collective, dans la durée, et avec un matériau historique particulièrement riche, croisant histoire orale et archives écrites. Ce travail n’a pas manqué de soulever des débats au sein de la commission – par exemple, sur le vocabulaire à utiliser ou sur l’historiographie à convoquer –, mais c’est bien la force de ce rapport : arriver à travailler en historien et historienne afin de produire un discours de vérité sur le rôle de la France dans la répression menée au Cameroun dans les années 1950 et 1960.
© Vie publique / Editions Hermann
Votre rapport a mis en lumière la responsabilité des autorités françaises dans la répression des mouvements indépendantistes, puis d’opposition au Cameroun. Maintenant que le rôle de la France est bien établi dans ce conflit, comment envisagez-vous son enseignement dans les programmes d’histoire ?
Le rapport de la commission a proposé diverses recommandations soumises aux Etats français et camerounais, qu’il s’agisse de reconnaissances officielles, d’érection de lieux de mémoire, et d’accessibilité des archives sur la période. En tant qu’historiens, chercheurs et enseignants, nous avons été très sensibles à l’importance d’enseigner cette guerre du Cameroun, d’autant que les élèves rencontrés sont très demandeurs de clés de compréhension sur ce pan d’histoire coloniale méconnue en France (et dans une certaine mesure, au Cameroun). Plusieurs d’entre nous ont fait des interventions en lycée et à l’université à ce propos. Du côté français, nous avons également proposé des documents adaptés du rapport et utilisables en classe – c’est le cas d’une série de photographies publiées dans Le Monde et sur l’Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe. Enfin, nous avons préparé des outils pédagogiques adaptés aux différents cycles du secondaire afin d’intégrer la guerre du Cameroun dans les programmes, au même titre que les guerres d’indépendance d’Indochine, de Madagascar et d’Algérie. Initier un concours sur l’histoire et la mémoire des colonisations et des décolonisations permettrait aussi aux élèves de s’approprier ce passé, ce qui est en cours de construction. Il y a, bien sûr, encore bien d’autres actions à mener en classe, avec des collègues enseignants, des associations, des artistes et des intellectuels, et pourquoi pas, de manière bilatérale avec des élèves camerounais. A l’issue de notre travail, il est aussi du ressort des sociétés civiles de s’emparer de cette question historique et mémorielle dans de multiples actions pédagogiques hors des classes.
© Lancelot Arzel
En tant que responsable du pôle pédagogique au Musée-Mémorial du terrorisme, comment abordez-vous ce travail de médiation, au regard de ce qui a été accompli par la commission franco-camerounaise ?
Il s’agit, pour moi, d’un nouveau défi dans une mission comparable à celle menée au sein de cette commission, puisque le fait terroriste fait partie des grands enjeux de l’écriture de l’histoire aujourd’hui et suscite d’importants débats qui innervent différents groupes sociaux en France – au même titre, que la question des mémoires coloniales. A mes yeux, l’objectif est d’arriver à produire un discours scientifique qui puisse faire réfléchir la société, en particulier les jeunes, sur cet enjeu du terrorisme. Il s’agit bien de s’emparer d’une question plus que « vive » dans la société française à l’époque contemporaine – notamment depuis le début du XXIe siècle, à l’ère des contenus numériques et des médias sociaux – et d’en faire un matériau muséographique capable de donner des clés de compréhension aux publics scolaires qui visiteront l’exposition permanente.
Au sein de ce musée d’histoire et de société qu’est le MMT, le pôle pédagogique souhaite transmettre des connaissances, éduquer à la citoyenneté et à la vie en société, et produire des outils qui puissent servir à des élèves et des étudiants dans leurs enseignements. L’histoire et l’enseignement moral et civique sont au cœur de cette stratégie pédagogique, mais des professeurs de lettres, d’arts plastiques, de sciences économiques et sociales, et de sciences et vie de la terre, sont aussi amenés à participer à ces actions pédagogiques. Celles-ci peuvent être portées en co-construction avec des enseignants et leurs classes (parfois en interdisciplinarité), se fonder sur des rencontres avec des victimes et des témoins, ou via des projets menés à l’occasion de procès ou sur des sites mémoriels. Le pôle pédagogique insiste aussi sur la formation des enseignants (et d’autres professionnels) sur le terrorisme et ses mémoires, aussi bien dans ses aspects historiques, sociologiques, géopolitiques, littéraires, judiciaires et militaires. Nous souhaitons, à terme et à l’ouverture de l’exposition permanente, être un espace de référence dans le traitement de cette histoire du temps présent que constitue le fait terroriste en France depuis les années 1970.
Le jeudi 29 janvier 2026, les équipes de la mission de préfiguration du Musée-mémorial du terrorisme ont accompagné les membres du Conseil scientifique et culturel ainsi que ceux de l'Observatoire d'orientation et certains représentants des ministères membres fondateurs du GIP sur le site du futur Musée-mémorial du terrorisme qui s’installera à l’horizon 2030 dans une partie inoccupée de la caserne Lourcine, dans le 13ᵉ arrondissement de Paris. Cette visite fait suite à l'annonce du président de la République en novembre 2025, qui a officialisé le choix de ce lieu emblématique pour accueillir le futur établissement.