Les sciences sociales par temps de terreur
Alors que le terrorisme frappe encore de manière brutale, le sociologue Gérôme Truc, conseiller recherche de la mission de préfiguration et concepteur également de l’exposition de référence nous propose un billet sur la pratique des sciences sociales lorsqu’elles sont prises au cœur de l’événement. Il plaide pour un renforcement de la recherche qui peut contribuer à faire face à la sidération provoquée par des actes terroristes, qui ont précisément pour effet, sinon pour objectif, de nous empêcher de penser.
"Les attentats sont des moments d’emballement de la vie sociale. Ils ne sont propices ni à la réflexion ni à la prise de recul. Ils attisent au contraire les peurs et échauffent les esprits. Chacun se voit sommer de choisir son camp, de dire s’il est avec ou contre les terroristes, sans place pour la moindre nuance – les débats en France autour du slogan « Je suis Charlie » en janvier 2015 l’ont bien illustré. Les sciences sociales, en de telles circonstances, sont le plus souvent jugées inutiles et vaines, quand ce n’est pas suspectes. À quoi peuvent bien servir en effet des sociologues ou anthropologues en temps de terreur ? Nous n’avons que faire alors de leurs analyses et autres verbiages ; le temps est à la riposte et à l’action, il faut faire face à l’ennemi qui nous attaque. C’est ce qu’on a pu entendre aux États-Unis après le 11 Septembre, et de nouveau en France ces dernières années, lorsqu’après les attentats du 13 novembre 2015, Manuel Valls, alors Premier ministre, fustigea ceux cherchant de prétendues « excuses sociologiques » aux terroristes, ou plus récemment quand , après l’assassinat par un islamiste d’un professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, le ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, s’en prit ouvertement aux universitaires « islamo-gauchistes » selon lui coupables de « complicité intellectuelle » avec les terroristes.
Ces moments d’emballement sont particulièrement éprouvants et dangereux pour les sociétés qui y sont confrontées. A fortiori lorsqu’ils se reproduisent à intervalles rapprochés, comme c’est le cas en France depuis 2015. Leur répétition finit par nous fait ressembler aux pêcheurs qu’Edgar Allan Poe décrit dans sa nouvelle « Une descente dans le maelström » : « dominés par nos affects, incapables du moindre recul, nous n’en finissons pas de fixer le cœur du tourbillon ». Dans une conférence inspirée par cette nouvelle, le sociologue allemand Norbert Elias1 faisait remarquer au début des années 1980 que les hommes ont encore à accomplir dans le domaine social et politique ce qu’ils ont su réaliser vis-à-vis de la nature. Pendant des siècles, celle-ci nous a inspiré terreur et fascination ; incapables de prendre de la distance vis-à-vis d’elle, nous ne parvenions pas à en maîtriser les dangers, telles que les tempêtes ou tremblements de terre, ce qui, en retour, ne faisait que renforcer peur et croyances, jusqu’à ce que le développement du savoir scientifique nous aide à la considérer de manière posée et rationnelle. C’est ce qui nous reste encore en large partie à faire pour les phénomènes sociaux, et en particulier pour un phénomène tel que le terrorisme.
Et pour cela, donc, c’est de plus de sciences sociales dont nous avons besoin et non pas de moins ! En tant qu’elles nous permettent de comprendre ce qui nous arrive, individuellement et collectivement, lorsque nous en sommes proie à un attentat, de prendre du recul sur les processus sociaux que cette attaque met en branle, elles constituent en effet une bouée de sauvetage indispensable par temps de terreur. Filles des Lumières, les sciences sociales sont là pour nous aider à raison garder, à réagir avec discernement à l’agression et éviter ainsi de tomber dans le piège des terroristes, qui cherchent à affaiblir la société qu’ils frappent en y semant la discorde et la panique. Elles sont, autrement dit, un facteur essentiel de ce qu’il est désormais convenu d’appeler notre capacité de « résilience » face au terrorisme.
1/Norbert Elias, « Les pêcheurs dans le maelström », Engagement et distanciation : contributions à la sociologie de la connaissance, Paris, Pocket, 1995, p. 69-174
Le jeudi 29 janvier 2026, les équipes de la mission de préfiguration du Musée-mémorial du terrorisme ont accompagné les membres du Conseil scientifique et culturel ainsi que ceux de l'Observatoire d'orientation et certains représentants des ministères membres fondateurs du GIP sur le site du futur Musée-mémorial du terrorisme qui s’installera à l’horizon 2030 dans une partie inoccupée de la caserne Lourcine, dans le 13ᵉ arrondissement de Paris. Cette visite fait suite à l'annonce du président de la République en novembre 2025, qui a officialisé le choix de ce lieu emblématique pour accueillir le futur établissement.