"Enfants en guerre, guerre à l'enfance ?"

Penser les contenus sensibles d’un parcours muséographique. Retour sur l’exposition « Enfants en guerre, guerre à l’enfance ? »
(La Contemporaine, Nanterre)

« Que fait la guerre aux enfants ? La réponse paraît évidente : du mal. » Conçue par l’historienne Manon Pignot (Université de Picardie-Jules Verne) et l’archiviste Anne Tournieroux (La Contemporaine), l’exposition « Enfants en guerre, guerre à l'enfance ? », qui se tient à La Contemporaine de Nanterre jusqu’au 15 mars 2025, propose d’interroger les expériences enfantines de la guerre du début du XXe siècle à nos jours. Réunissant près de trois cents pièces principalement issues des collections de La Contemporaine (à la fois bibliothèque, centre d’archives et musée) mais également d’autres fonds extérieurs, l’exposition apporte l’éclairage du temps long sur un objet réactivé par l’actualité de la guerre d’agression russe en Ukraine depuis février 2022, l’attaque terroriste du Hamas sur Israël le 7 octobre 2023 ainsi que les représailles de l’armée israélienne à Gaza qui ont suivi. Les commissaires d’exposition expliquent d’ailleurs avoir été rattrapées par l’histoire au moment de la conception du parcours, saisies par ces événements toujours en cours qui posent l’enjeu, pour l’historienne, du travail de mise à distance de son objet et, pour l’archiviste, de l’accroissement des collections et du périmètre de collecte[1].

Comment apporter de la profondeur historique à l’actualité ? Le choix d’une frise chronologique murale ouvrant le parcours est une réponse très pédagogique qui permet d’emblée de comprendre l’espace-temps de la question, de rattacher les guerres du présent aux conflits du passé, de saisir les périodes et les aires marquées par une intensification ou accalmie des conflits. L’intérêt de l’outil fixant les repères historiques et géographiques de l’exposition est également d’autoriser une organisation plus thématique des sections dans le reste du parcours. Ainsi, les questions sur la mobilisation patriotique, l’endoctrinement par la propagande, les organisations de jeunesse (« Mobiliser »), les destructions et bouleversements du quotidien de l’enfant saisi avec sa famille par la guerre, les déracinements et les violences subis (« Expérimenter »), la nature des crimes de guerre visant les mineurs et leurs enjeux de mémoire (« Cibler ») et, enfin, la question des sorties de guerre et la construction d’un cadre juridique international plus protecteur : tous ces thèmes sont traités à partir de documents mêlant différents conflits, afin de permettre au visiteur de saisir les ruptures et continuités sans jamais perdre de vue la spécificité des contextes.

image présentant une frise sous laquelle se trouve une représentation de la terre
© Scénographie Martin Michel, Costanza Matteucci et François Austerlitz.

Le parti pris de l’exposition d’utiliser notamment de nombreuses photographies de presse soulève un autre enjeu : quelle approche sensible proposer pour traiter les enfants victimes ou cibles de guerre, dont il s’agit de restituer l’histoire singulière parfois dramatique tout en respectant la dignité de la personne ? Comment montrer l’expérience enfantine des conflits contemporains sans occulter les violentes réalités vécues mais en tenant compte également des perceptions de cette violence physique ou symbolique par le visiteur ? L’exposition, dont il est précisé qu’elle est « déconseillée aux moins de 10 ans », nous offre l’occasion de penser des enjeux éthiques cruciaux, au cœur de la réflexion que mène actuellement l’équipe du Musée-mémorial du terrorisme à propos du parcours de sa future exposition permanente. Confrontées à ces questions, Manon Pignot et Anne Tournerioux ont, avec leurs scénographes Martin Michel, Costanza Matteucci et François Austerlitz, adopté une approche tout en finesse et intelligence.

La première précaution a été de placer les thématiques et les contenus les plus sensibles dans la deuxième salle du parcours (qui en compte deux). Ainsi, le visiteur peut entrer dans le sujet de manière progressive, en commençant par des objets et documents sélectionnés autour du thème « Mobiliser » qui, plus politique qu’affectif, examine le rôle des dispositifs et des discours d’endoctrinement de la jeunesse (point de vue « par le haut ») mais éclaire également la façon dont les jeunesses des différents conflits, destinataires de cette propagande, ont pu adhérer ou au contraire résister à ces injonctions (point de vue « par le bas »). À travers une sélection de supports d’expressions traités comme de véritables documents historiques (dessins, courriers, travaux scolaires, journaux intimes…), l’enfant est, d’un point de vue scientifique, positionné comme le sujet central de la réflexion ; d’un point de vue scénographique, il occupe davantage une fonction de guide du parcours en invitant le visiteur à adopter son point de vue et à cheminer dans les singularités de son langage. Ce ressenti est renforcé par le choix du mobilier de l’exposition temporaire : les cadres et structures en bois brut très légères évoquent en effet les constructions et les cabanes des terrains de jeux.

Cette voix de l’enfant posée en évidence, la visite se poursuit dans une deuxième salle plus difficile, où le visiteur est confronté aux expériences traumatiques des violences physiques et symboliques subies par l’enfant et invité à réfléchir à la dimension politique des images de cette vulnérabilité enfantine souvent utilisée pour sensibiliser les opinions (« Expérimenter » et « Cibler »). Une autre gamme de précautions scénographiques a donc été adoptée pour le visiteur. D’abord, il y a classiquement les avertissements (textes et pictogrammes) qui préviennent, à l’abord des sections concernées, du caractère difficile de certaines images exposées, afin de permettre au public d’interroger sa propre sensibilité. On trouvera par exemple ici des images d’enfants blessés en Espagne (guerre civile 1936-1939), au Liban (guerre civile 1975-1990) ou à Gaza (depuis 2023). Les images sont dures mais les occulter serait scientifiquement et éthiquement inenvisageable.

image d'un texte d'explication sur le propos de l'exposition
© Scénographie Martin Michel, Costanza Matteucci et François Austerlitz.

Deux thématiques ont cependant fait l’objet d’un traitement scénographique plus poussé : la représentation des viols et celle des morts avec mutilations corporelles sévères. Ici, le dispositif retenu fait du visiteur le seul à décider de se confronter ou non aux images d’une violence extrême. En effet, les documents réunis dans ces deux panneaux spécifiques sont occultés par un rideau accompagné d’un pictogramme préventif. Si le visiteur n’est donc pas exposé aux images, il peut toutefois lire les cartels qui le renseignent sur leur contenu sensible. Ayant d’abord une connaissance par sa propre représentation mentale, à lui de choisir s’il souhaite soulever le rideau et accéder à la représentation physique des documents. Intégré dans un continuum scénographique visant à gérer émotionnellement la visite de l’exposition, ce dispositif permet de trouver, sans voyeurisme ni censure, un juste équilibre entre la réalité historique qu’il convient d’aborder, le respect de la dignité des victimes et la responsabilisation du visiteur.

image présentant un dispositif scénographique prévenant le visiteur d'images sensibles pouvant heurter sa sensibilité
© Scénographie Martin Michel, Costanza Matteucci et François Austerlitz.

Le dernier panneau de l’exposition est d’ailleurs une question directement retournée au visiteur, renvoyé, par son reflet dans la vitrine à son propre regard de témoin face à l’actualité. Dans la partie supérieure, un groupe d’enfants gazaoui fonce vers lui pour fuir les bombardements israéliens (le cliché du photographe de l’AFP Mohammed Abed rappelle la célèbre « petite fille au napalm » prise par Nick Ut pendant la guerre du Vietnam). Dans la partie inférieure, l’affiche du collectif #BringThemHome montre le petit Kfir, bébé israélien âgé de 9 mois au moment de son enlèvement par les terroristes du Hamas le 7 octobre 2023. Le document, originellement collé sur les murs ou diffusé sur les réseaux sociaux numériques, responsabilise ici le visiteur : après le passant ou l’internaute, celui-ci reçoit à son tour l’injonction à participer et lutter contre l’oubli ou la fatalité (« prenez une photo de cette affiche et partagez-la »). Ces deux visions d’enfants meurtris par la guerre, que les discours de propagande opposent, sont réunies le temps d’une exposition pour faire réfléchir, à travers leur complémentarité, à une dimension universelle de l’expérience enfantine des conflits et mieux toucher la conscience du visiteur.

deux images, l'une est une photographie représentant des enfants palestiniens s'enfuyant, l'autre représentant une affiche d'un bébé israélien de 9 mois retenu en otage
© Association France-Israël et Mohammed Abed/AFP

Dans la continuité du colloque « Exposer les objets sensibles » organisé par l’École du Louvre, l’Institut national du patrimoine, la Maison du dessin de presse et le Musée-mémorial du terrorisme les 22 et 23 avril 2024, l’exposition « Enfants en guerre, guerre à l'enfance ? », richement documentée, apporte des éléments de réflexion concrets et importants pour penser l’approche éthique d’un parcours muséographique impliquant lui aussi les représentations de la violence politique tel que le terrorisme.

Claire Sécail

CNRS (Cerlis) / Musée-mémorial du terrorisme

Pour aller plus loin :

 

Le site internet de La Contemporaine propose d’intéressantes ressources, notamment deux remarquables livrets pédagogiques (niveaux CM2-collège et 3e-lycée) : http://www.lacontemporaine.fr/action-culturelle/enfants-en-guerre-guerre-a-l-enfance-de-1914-a-nos-jours

Présentation de l’ouvrage Enfants en guerre, guerre à l’enfance ? De 1914 à nos jours (dir. M. Pignot et A. Tournieroux) sur le site de l’éditeur Anamosa : https://anamosa.fr/livre/enfants-en-guerre-guerre-a-lenfance/


[1] Lire de ce point de vue les chapitres d’introduction de l’ouvrage conçu pour l’exposition : Manon Pignot, Anne Tournieroux (dir.), Enfants en guerre, guerre à l’enfance ? De 1914 à nos jours, Paris, Anamosa / La Contemporaine, 2024. Plus qu’un simple catalogue, l’ouvrage se présente comme une synthèse des recherches sur un objet au croisement de plusieurs champs historiographiques et disciplinaires.

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