« Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l’idée qui la dirige est d’une générosité sans exemple, s’il est absolument certain qu’elle n’a cherché de récompense nulle part et qu’au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d’erreurs, devant un caractère inoubliable. »
Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres (1953)
Cette citation de Jean Giono m’a guidée en écrivant ce « libre propos » en hommage à François Molins. Retranscrire la manière dont la parole de ce magistrat, discret et humble, s’est pleinement inscrite dans notre société dès 2012 et continue à durablement la marquer, après les terribles attentats survenus au cours des récentes années, tel est le défi que je me suis lancé en écrivant ce texte, simple évocation personnelle mais qui, je l’espère, rejoindra ce que d’autres ont également retenu de cette période si troublée.
C’est, en effet, l’impact considérable de la parole d’un homme pourtant peu enclin à s’exprimer publiquement que j’aimerais exposer. Si mon propos se réfère principalement aux années 2012 et à celles qui ont suivi, ce sera bien évidemment de manière plus large que je tenterai d’analyser le retentissement majeur que ses prises de parole ont généré dans l’ensemble de la société, notamment à travers ses conférences de presse, depuis sa prise de fonction en tant que procureur de la République près le tribunal de grande instance de Paris en contribuant à préserver l’unité nationale et à construire la mémoire collective.
Lors des attentats commis le 7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, le 8 à Montrouge contre la policière municipale Clarissa Jean-Philippe et le 9 à l’hyper casher de Vincennes puis lors de la traque des frères Kouachi à Dammartin-en-Goële, je n’étais pas présente sur le territoire français. J’exerçais alors à Londres la fonction de magistrat de liaison en Grande-Bretagne, partageant mon temps entre le Home Office (ministère de l’Intérieur) et l’Ambassade de France. Je me souviens avoir ressenti une étrange impression : celle d’être à la fois loin et dans un rapport de singulière proximité avec ces évènements dramatiques. Les Français à l’étranger, du fait de leur éloignement géographique, éprouvent, en effet, une inquiétude démultipliée, une extrême angoisse pour leurs proches ; mais ce sentiment se double parfois d’une impression d’inutilité. Ils sont, en quelque sorte, comme dépossédés de ce qui survient sur le territoire national.
J’ignorais alors qu’une litanie d’attentats allait jalonner l’année 2015 mais aussi celles à venir : en 2016 à Nice et Saint Étienne du Rouvray, puis en 2017 à Barcelone et Marseille, puis en 2018 à Trèbes, Carcassonne et Strasbourg et encore dans bien d’autres communes.
J’ai été extrêmement impressionnée par la première conférence de presse de François Molins et par la résonnance qu’elle a eue à l’étranger, auprès de mes collègues britanniques. Acquérant au fil du temps une force décuplée, elle est progressivement devenue une balise dans le chaos, une référence unique et constante pour façonner une image de la France au-delà de la simple activité judiciaire.
Cette parole propagée par-delà les frontières a notamment contribué à faire connaitre le rôle du parquet français à l’étranger. En Grande-Bretagne, le parquet connu sous le nom de Crown Prosecution Service, est très récent puisqu’il a été créé en 1986. Il n’a pas la même fonction qu’en France : aucun de ses membres n’a donc pu contribuer au rôle joué par Francois Molins, pas plus d’ailleurs que les grands responsables des services de police. Il s’agit là d’une dimension que la plupart des observateurs ou commentateurs n’ont pas eu à l’esprit de prime abord. Mais c’est un aspect de cette période dramatique que j’ai ressenti avec une acuité particulière.
Pour le philosophe Marc Crépon : « l’évènement engendre d’abord et toujours la faillite du langage. C’est pourquoi il génère inévitablement un conflit d’interprétation, une lutte pour s’approprier sa désignation » (conférence La philosophie à l'épreuve du terrorisme). J’ai été frappée en lisant la bande dessinée La Cellule, enquête sur les attentats du 13 novembre 2015, de Soren Seelow, Kevin Jackson et Nicolas Otero (Les Arènes BD, 2021) de voir apparaitre dans les croquis des conférences de presse le visage de François Molins qui, annonçant le bilan des victimes décédées et blessées, commençait chacune de ses phrases par les mêmes mots : « à l’heure où je vous parle »…et dans la dernière image de la planche, deux personnages de dos représentant un enfant et un adulte qui regardent la télévision et écoutent cette parole qui leur transmet instant par instant le descriptif de l’horreur qui vient de se dérouler en France.
Face au chaos et à la sidération provoqués par les attentats, Francois Molins a construit un récit rationnel et cohérent. Face aux rumeurs et contre-vérités qui naissent et se propagent dans un monde hyper médiatisé et connecté, il a révélé les étapes de l’enquête, s’appuyant sur la véracité des éléments recueillis. Il a incarné l’autorité judiciaire rendant compréhensible le fonctionnement de la justice pour tout un chacun.
Des conférences de presse du chef du parquet se dégage le souci de la transparence et de la précision. N’hésitant pas à compléter les différents éléments préparés par son équipe pour rendre compte des investigations en cours, le procureur de la République de Paris ajoutait souvent de lui-même des détails. Il listait par exemple les éléments de preuve saisis lors des perquisitions, en les décrivant, avec une minutie qui aurait pu prêter à sourire dans un autre contexte, tel le jour où il décrivit « une perruque de cheveux marrons coupés au carré ». Mais ce souci de l’exactitude et cette volonté de transparence ont largement contribué à apaiser l’inquiétude du grand public et à satisfaire l’appétence des journalistes prompts à glaner le moindre indice pour reconstituer les faits. Dans de tels moments, c’est bien la véracité et l’authenticité du récit qui sont attendues et qui ont été exposées par le magistrat.
C’est à ce titre que les conférences de presse du représentant du ministère public ont touché une majorité de citoyens, de manière insoupçonnée et insoupçonnable. Cette parole est intervenue à intervalles réguliers dans une forme de solennité, liée à l’autorité de l’exercice en lui-même, mais également à la précision des mots employés, au rappel systématique des faits et de leur chronologie, à la gravité du ton, à la sobriété du décor à la fois officiel, neutre et symbole de justice. Les explications sur le déroulement de l’enquête en cours ont été méthodiques et surtout accessibles au grand public ; elles ont été énoncées avec une grande modestie et humilité dans le ton, ne cherchant pas à dévoiler ce qui ne peut l’être, ni à faire l’économie de la réalité des situations dramatiques, rejetant l’opacité au profit d’une forme de clarté et de transparence.
Jamais les victimes n’ont été oubliées, mais elles n’ont pas non plus été exposées. Elles ont été présentes dans les évocations du procureur, accompagnées de l’empathie de celui qui s’est rendu sur les lieux et qui a vu de ses yeux les scènes de guerre traumatiques, dont il dira lui-même qu’il lui fallut à trois reprises se contraindre à entrer dans le Bataclan pour y affronter l’horreur et le cauchemar.
Les Français ont été particulièrement sensibles au lien que le procureur de la République a ainsi tissé avec eux, car ce qui leur était communiqué n’était pas réservé à quelques initiés du fonctionnement de l’institution judiciaire. Cette manière de les inclure dans ce qui a frappé le territoire français et de partager avec eux des informations capitales pour la compréhension des évènements dramatiques a probablement été l’un des ressorts qui a fondé l’unité qui s’est alors créée avec eux et entre eux.
Lorsque, plusieurs années après, j’ai interrogé des proches sur la perception qu’ils avaient de ces conférences de presse, les termes qu’ils ont employés exprimaient un même ressenti : « courageux, rassurant, impressionnant, et surtout intelligible », faisant écho à ce que le Général de Gaulle, soulignait dans son ouvrage Le Fil de l’épée (1932) : « la sobriété du discours accentue le relief de l’attitude…En fait, aucun de ceux qui accomplirent de grandes actions ne les ont dirigées dans le bavardage ».
Semer la terreur et donc le chaos, intimider par des moyens souvent limités mais dont les effets sont disproportionnés, tel est l’objectif des terroristes. La conférence de presse remet de l’ordre, explique l’indescriptible, établit un narratif qui permettra à la pensée de fonctionner à nouveau, de s’organiser et d’être intégrée de manière exponentielle par les médias, les hommes politiques et le grand public.
La médiatisation du procureur de la République a permis de contrer celle recherchée par les terroristes : elle a enclenché une dynamique contraire, ouvrant la possibilité de se référer à un discours rationnel. Il ne s’agit pas seulement de devenir un personnage médiatisé, il faut pouvoir, et là s’opère une mutation profonde, représenter l’institution judiciaire tout en demeurant humain, ce que les citoyens ont profondément ressenti.
De l’autorité de cette parole s’est dégagée aussi la très nette perception de la capacité de l’État à agir, à donner des directives, à garder le contrôle et la maitrise des opérations dans une concertation et une coopération étroites avec l’ensemble de l’appareil de l’État, notamment des services de renseignements et de police pour mener la contre-offensive afin de traquer les auteurs et de les traduire en justice. François Molins, en ce sens, a été le symbole le plus éclatant de l’autorité judiciaire et la distinction entre pouvoir et autorité, toujours rappelée par les constitutionnalistes, a revêtu alors un sens en pleine adéquation avec l’intensité dramatique de la situation.
La parole politique est rarement rassurante et peut même, dans son ton qui use de la rhétorique martiale, être source de profonde inquiétude. La parole judiciaire, en s’inscrivant dans un registre différent, traduit la « neutralité de l’Etat ». Elle ne concurrence pas celle portée par les politiques à son plus haut niveau, mais par sa technicité et sa place au centre de l’action, au centre de l’enquête, résonne différemment dans l’esprit et le cœur de ceux qui l’écoutent et l’accueillent. C’est précisément en cela que cette parole a été déterminante pour maintenir la cohésion sociale et l’unité de la Nation. La destruction du ciment de la République, la division de la société pour que les communautés se dressent les unes contre les autres dans une forme de guerre civile, tels sont les objectifs assignés à l’action terroriste. Ils ne se sont pas réalisés.
Mettre à bas les théories du complot, les fake news, les théories les plus invraisemblables qui prospèrent et enflent de manière démesurée, c’est aussi ce qu’ont permis les conférences de presse régulières du procureur de la République.
Les sociologues ont observé combien le terrorisme contribue à contracter les identités sociales pour mieux fragmenter la communauté. Dans son ouvrage Au cœur du complot (Grasset, 2023), Rudy Reichstadt rappelle : « bien sûr, le complotisme fait son miel de la réalité, il s’accroche à l’actualité. Sur la scène complotiste se pressent sans cesse de nouveaux acteurs. On fait évoluer la mise en scène, on rempaille les fauteuils des spectateurs, depuis quelques années, on leur propose même de monter sur scène. Mais au fond, les ressorts dramaturgiques, le répertoire, la mécanique n’ont pas bougé. Si les complotistes mettent en doute beaucoup de choses, il en est une dont ils semblent ne jamais douter, c’est d’avoir raison. L’une de leurs spécialités sur les réseaux sociaux est en effet de prendre leurs désirs pour des réalités. Le triomphalisme qu’ils arborent parait inversement proportionnel à leur besoin de rassurer ».
« Cette violence de guerre en temps de paix », ainsi que le définit le projet du Musée-mémorial du terrorisme, transforme brutalement le champ social par une effraction soudaine et s’efforce de l’entrainer vers un délitement du tissu qui le compose. On le sait, la mise à l’épreuve des sociétés agit comme un révélateur des enjeux sociaux mettant en lumière leurs fragilités ou au contraire leurs forces. Par sa parole, François Molins a contribué à agréger le tissu social, à lui donner la capacité à résister face à l’adversité.
Que restera-t-il de cette parole, entrera-t-elle dans l’histoire, y laissera-t-elle sa trace ?
François Molins, devenu procureur général près la Cour de cassation, a accepté de rejoindre le projet de création du Musée-mémorial du terrorisme (MMT), voulu par le Président de la République.
Dès l’annonce de la mise en œuvre de ce lieu de mémoire qui sera implanté à Suresnes sur le Mont Valérien à proximité du mémorial de la France combattante, il a manifesté son adhésion et son soutien pour présider l’Observatoire d’orientation qui rassemble toutes les associations de victimes du terrorisme et des personnalités qualifiées dont les présidents des quatre musées mémoriaux dans le monde (New York, Oklahoma City, Vitoria Gasteiz et Oslo).
Cet engagement exprime sa fidélité dans l’accomplissement des responsabilités qu’il a exercées. Lorsqu’il visita le lieu de mémoire, en compagnie de plusieurs victimes, je ne pouvais m’empêcher de songer à ce que François Molins devait éprouver, dans cet endroit où précisément sera racontée et exposée une partie de sa vie consacrée à la lutte contre le terrorisme. En participant à la création de ce lieu de mémoire, il rend hommage aux victimes et inscrit aussi son rôle dans l’histoire de la France telle que le Musée-mémorial veut la retracer. Entendu comme témoin par la cour d’assises spécialement constituée de Paris lors du procès V13, la captation des images de ce procès filmé figurera dans le MMT. Ce moment saisi par le pinceau de l’aquarelliste Noëlle Herrenschmidt est immortalisé dans son dessin et aura toute sa place dans l’exposition de référence du Musée mémorial du terrorisme lorsque celle-ci abordera les procès historiques qui viennent de se dérouler en France.
Artisan de l’unité nationale par sa parole agissante, François Molins incarne le lien qui s’est tissé à quelques années de distance entre les évènements terroristes dramatiques subis par la France et la démarche mémorielle voulue par le Président de la République à laquelle il œuvre pleinement.
J’adresse en hommage à François Molins ces quelques mots de Giono tirés de l’ouvrage cité plus haut : « cet homme parlait peu. C’est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance ».
Rédigé par Elisabeth Pelsez et publié dans Mélanges en l’honneur de François Molins, aux éditions Lefebvre Dalloz
Le jeudi 29 janvier 2026, les équipes de la mission de préfiguration du Musée-mémorial du terrorisme ont accompagné les membres du Conseil scientifique et culturel ainsi que ceux de l'Observatoire d'orientation et certains représentants des ministères membres fondateurs du GIP sur le site du futur Musée-mémorial du terrorisme qui s’installera à l’horizon 2030 dans une partie inoccupée de la caserne Lourcine, dans le 13ᵉ arrondissement de Paris. Cette visite fait suite à l'annonce du président de la République en novembre 2025, qui a officialisé le choix de ce lieu emblématique pour accueillir le futur établissement.