Le Musée-mémorial du terrorisme est à la fois un musée d’histoire et de société, lieu de connaissance et un mémorial, lieu de reconnaissance, de commémoration, de recueillement où les noms des personnes décédées, depuis 1974, en France quelle que soit leur nationalité et des Français décédés à l’étranger, seront inscrits.
Au sein de l’Ecole de plein air à Suresnes, implantation du lieu de mémoire, le pavillon numéro 10 sera dédié au mémorial. Sa situation au centre du site tel un belvédère, sa forme octogonale si particulière, sa superficie supérieure aux autre pavillons, ses passerelles conduisant du musée au mémorial permettant aux visiteurs d’aller d’un lieu à l’autre, son originalité architecturale (huit faces entièrement vitrées s’ouvrant totalement en laissant glisser les parois de verre dans le sol, offrant l’image d’un kiosque à musique), l’existence d’un soubassement qui pourrait abriter une crypte, et la proximité de bassins et d’esplanades ont milité naturellement et même idéalement en faveur de ce choix.
Le site étant classé monument historique depuis 2002 ainsi que le parc qui l’agrémente, les travaux de restauration et de réhabilitation du lieu à l’identique se dérouleront au cours des trois années à venir et seront conduits par l’architecte en chef des monuments historiques. Le pavillon dédié au mémorial sera donc également restauré dans le même esprit. Havre de paix, ce parc plein de poésie invite à la sérénité et célèbre la vie, et ainsi contraste de manière saisissante avec le sujet traité par le Musée-mémorial du terrorisme.
Un dispositif original a été privilégié, par la mission, pour permettre aux associations de victimes du terrorisme de participer à l’élaboration du projet d’œuvre artistique qui sera façonné en son sein, dans le souhait d’une co-construction d’un lieu qui sera par essence le leur et qui doit refléter au plus près leurs attentes.
C’est grâce à des rencontres ou des lectures que la mission de préfiguration a retenu ce processus à partir de trois sources d’inspiration. C’est tout d’abord le rôle joué par Francois Hers, inventeur du protocole des Nouveaux commanditaires, qu’il faut rappeler, puis celui de la philosophe Vinciane Despret, enfin de Louise Albertini et Julien Thomast, qui, par leur exemple, ont permis aussi à ce projet de naître et de se développer. C’est grâce à ces trois courants d’inspiration que la mission de préfiguration s’est inscrite dans le processus des Nouveaux commanditaires pour réaliser le mémorial.
Comment ne pas citer le récit de cette aventure artistique raconté par François Hers, artiste et photographe, que la mission a rencontré longuement, dans son opuscule intitulé « lettre à un ami, au sujet des Nouveaux commanditaires » ? : « Comment cela a-t-il débuté ? Très simplement après avoir eu cependant quelques difficultés à convaincre des professionnels du monde de l’art de changer leurs habitudes et d’aller sur le terrain, non pas comme prescripteur mais comme médiateur pour mettre en œuvre ce Protocole des Nouveaux commanditaires. Pour commencer, il s’agissait de faire connaitre l’opportunité qui était maintenant offerte à quiconque le souhaitait, et en quel lieu qu’il soit, de passer commande d’œuvre à un artiste dans un dialogue direct avec ce dernier. De l’architecture à la musique ou aux arts plastiques, toutes les disciplines de création pouvaient être sollicitées. L’important est d’avoir pu constater la liberté de parole et de jugement des commanditaires ainsi que leur adhésion aux formes de création contemporaine. Même si celles-ci pouvaient quelque fois les surprendre, elles leur ont toujours semblé justes, quitte à demander aux artistes de revoir leur projet, ce que ces derniers acceptent volontiers de faire lorsqu’elles sont fondées. Ensuite, le constat qui fût décisif était qu’il n’y avait aucune limite à la demande d’art de notre société quand ses membres trouvaient l’occasion de l’exprimer et les moyens d’agir. La mise en œuvre de ce Protocole ne répondait pas seulement à des situations particulières mais bien au besoin général de l’époque, en un moment charnière de l’Histoire ».
La seconde source d’inspiration a été, sans nul doute, la lecture passionnante de l’ouvrage de Vinciane Despret, Les morts à l’œuvre dans lequel la philosophe expose plusieurs projets très variés qui sont nés d’une rencontre entre des commanditaires les plus divers, un artiste et un médiateur et ont révélé que des morts inspirent les vivants et les poussent à agir à travers des œuvres pleines de sens. Ainsi, souligne-t-elle : « quiconque le souhaite peut assumer la responsabilité d’une commande d’œuvre d’art et participer à l’émergence d’un art de la démocratie. En initiant ce projet aussi original qu’audacieux, le programme Nouveaux commanditaires activait donc la possibilité que des artistes puissent répondre à un besoin de création qui émane d’ailleurs. Des citoyens comme vous et moi, des collectifs ou des personnes, les habitants d’un village qui se meurt, des parents ou des adolescents endeuillés, des soignants travaillant dans la morgue d’un hôpital, des colombophiles inquiets pour la transmission de leur passion, et des centaines d’autres encore, se trouvent un jour ou l’autre confrontés à des enjeux importants, ou plus précisément vitaux parce qu’ils touchent à la vie et à la vie collective, à l’érosion des liens sociaux, à des événements qui les dépassent ou dont l’ampleur ou la violence pourrait les détruire ou annihiler ce à quoi ils se déclarent (ou se découvrent) attachés. Ces personnes et ces collectifs ont décidé de répondre « à ce qui arrive » en commandant une œuvre à un artiste, par l’intermédiaire des Nouveaux commanditaires.
Un médiateur culturel est alors désigné, qui cherchera l’artiste contemporain le plus à même d’explorer la forme que pourra prendre cette commande, en tenant compte des souhaits et des besoins qui se sont exprimés. Mais l’œuvre qui sera réalisée n’est pas seule à donner une forme à des questions, des problèmes, des difficultés vitales ou sociales, des inquiétudes, des bouleversements. Car d’autres choses vont prendre forme au cours de l’élaboration de la commande, à commencer par les commanditaires eux-mêmes. Si on lit les histoires qui relatent certaines de ces commandes, ou si l’on regarde les vidéos qui en retracent l’aventure, on voit que nombre de commanditaires se sont vus transformés par la commande. Devenir commanditaire, c’est pousser un peu plus loin les murs de son rôle attribué, outrepasser les prérogatives habituelles, excéder ce que l’on attend de nous ». Et cela se sent : il s’agit de transformer quelque chose du monde — transformer, donner forme, voire une autre forme — par l’œuvre et au-delà d’elle.
Je me suis particulièrement intéressée aux œuvres commandées dans le cadre de ce protocole où la demande d’œuvre émergeait suite à un décès — qu’il soit proche ou éloigné dans le temps. Ces commandes me touchaient particulièrement parce que j’y voyais un exemple remarquable du fait que des morts font agir des vivants ».
Alors comment ne pas songer à Louise Albertini qui a perdu son fils Stéphane lors de l’attentat commis au Bataclan. Avec son compagnon Julien Thomast, ils ont décidé de faire appel aux Nouveaux commanditaires pour rendre hommage à toutes les victimes du terrorisme. Reprenant les mots de Mozart « La musique commence là où s’arrête le pouvoir des mots », c’est ainsi qu’est née la symphonie musicale « Il fait novembre en mon âme » composée par Bechara El Khouri, qui fut jouée dans la salle Pierre Boulez à la Philharmonie de Paris le 13 novembre 2020. Leur témoignage, plus éloquent que tout discours, illustre cette force et cette vitalité que les vivants peuvent puiser dans de tels projets en hommage à leurs défunts. Ce compositeur franco-libanais très sensible aux tragédies dans le monde, dont l’une des œuvres a été jouée à New York pour les victimes du 11 septembre 2001, a accepté de se laisser inspirer par la tragédie du 13 novembre 2015.
C’est ainsi que, puisant à ces trois sources, la mission de préfiguration s’est engagée dans un processus analogue, tenant compte de deux évolutions récentes :
- la transformation des Nouveaux commanditaires, abrités par la Fondation de France pendant plus de vingt ans devenant « la Société des Nouveaux commanditaires » désormais indépendante de la Fondation de France;
- la signature d’une convention en août 2022 entre la société des Nouveaux commanditaires et le ministère de la Culture pour offrir un cadre à la commande publique au sein de ce dispositif.
Le processus initié depuis 6 mois, repose donc sur des rencontres régulières entre les commanditaires (les associations de victimes du terrorisme et quelques victimes n’appartenant pas aux associations ainsi que des membres du GIP mission de préfiguration) et d’une médiatrice. Au cours de ces rencontres sont exprimés très librement les souhaits, attentes, espoirs, des commanditaires qui peuvent allier imagination, créativité, incompréhension, rejet ou élan. Le groupe des commanditaires est représentatif des victimes des attentats tels que le MMT souhaite en relater l’histoire sur les 50 dernières années puisqu’il est composé d’associations de victimes des attentats récents de 2012 à 2017, mais aussi d’une victime ayant perdu un proche en 1986 et également de ceux qui ont perdu des membres de leur famille à l’étranger.
Des comptes rendus sont systématiquement rédigés qui servent pour guider la réflexion des réunions suivantes. Les visites sur site à Suresnes ancrent dans la réalité du terrain les projections artistiques qui peuvent naitre au fil des échanges. C’est précisément dans cette phase que se trouve le groupe des commanditaires actuellement. La seconde phase se concrétisera par la rédaction d’un cahier des charges qui reflétera ce que le groupe demande aux artistes de prendre en compte.
Le projet se conjugue avec le calendrier de la restauration de l’ensemble du site sous l’égide de l’architecte en chef des monuments historiques, puisque les bâtiments centraux, les pavillons ainsi que le parc seront entièrement restaurés. Le pavillon octogonal sera lui aussi entièrement restauré dans l'esprit de l'architecture de 1936 mais à l’intérieur se trouvera l’œuvre de l’artiste.
Lieu de recueillement, lieu de commémoration, en lien direct avec le musée, il sera l’espace où les noms des victimes décédées seront inscrits. Sans dévoiler la teneur de nos rencontres, je retiendrai une expression jaillie de la bouche d’une participante qui a qualifié le groupe de « cœurs ardents », merveilleuse formule imagée qui rejoint pleinement le constat de Vinciane Despret lorsqu’elle rappelle que les commanditaires se transforment eux-mêmes à l’épreuve du travail d’imagination de l’œuvre, « Alors, avec ces morts qui insistent et avec ces vivants qui prennent en charge de répondre à cette insistance par une mise en œuvre, ces commandes inscrivent le processus dans une pratique résolument cosmopolitique. Ils insistent, disais-je, mais ils insistent à propos de quoi ? Je crois que nul ne le sait précisément au début. Tout ce que l’on peut dire, c’est que quelqu’un ou quelques-uns disent qu’ils sentent qu’il y a quelque chose à faire. Que l’histoire n’est pas terminée. L’un ou l’autre de « ceux qui restent » va sentir l’insistance et s’en saisir. Sans nécessairement savoir ce qui est attendu, et surtout sans savoir où cela mènera. C’est une insistance sourde, un appel inchoatif : c’est l’œuvre qui donnera forme à cette insistance, qui lui offrira, tant dans son élaboration que dans son aboutissement, une réponse. Une réponse, qui, on va le voir, débordera largement de la question ».
Ce sont ses mots qui doivent nous porter dans les mois à venir.
En mettant leurs pas dans ceux de François Hers, de Vinciane Despret et dans le sillage de l’œuvre « Il fait novembre en mon âme », les commanditaires empruntent un chemin dont ils ignorent la réalisation mais dont ils espèrent qu’elle revêtira un caractère universel dans un esprit de concorde.
Le jeudi 29 janvier 2026, les équipes de la mission de préfiguration du Musée-mémorial du terrorisme ont accompagné les membres du Conseil scientifique et culturel ainsi que ceux de l'Observatoire d'orientation et certains représentants des ministères membres fondateurs du GIP sur le site du futur Musée-mémorial du terrorisme qui s’installera à l’horizon 2030 dans une partie inoccupée de la caserne Lourcine, dans le 13ᵉ arrondissement de Paris. Cette visite fait suite à l'annonce du président de la République en novembre 2025, qui a officialisé le choix de ce lieu emblématique pour accueillir le futur établissement.