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L'attentat du marché de Noël de Strasbourg

Attentat du marché de Noël de Strasbourg, 11 décembre 2018

Alors que le procès de l’attentat du marché de Noël, à Strasbourg, vient de se terminer, Zoé Muller, étudiante en master d’histoire à Paris 1, spécialisée sur la question du terrorisme, qui a effectué un stage au sein de la mission de préfiguration et a rejoint le commissariat d’exposition, retrace les grandes lignes de cet attentat et de ses suites judiciaires.

L'attentat terroriste perpétré le 11 décembre 2018 par Chérif Chekatt au marché de Noël de Strasbourg (Christkindelsmärik, “marché de l’enfant Jésus” en langue alsacienne) est un attentat terroriste islamiste ayant coûté la vie à cinq personnes (Barto Pedro Orent-Niedzielski1, Antonio Megalizzi, Pascal Verdenne, Anupong Suebsamarn et Kamal Naghchband) et en ayant blessé onze autres. Chérif Chekatt, âgé de 29 ans et préalablement connu des autorités judiciaires2 pour une série de délits de droit commun, avait manifesté des signes de radicalisation. Les forces de l'ordre, mobilisées dans une chasse à l'homme de 48 heures3, ont finalement abattu le terroriste non loin de son lieu de résidence. L'attentat a suscité une réaction internationale de condamnation et d'indignation.

Les faits
 

La première perquisition
En début de matinée du 11 décembre 2018, les gendarmes de la brigade de recherches, en collaboration avec la DGSI4, se rendent au domicile de Chérif Chekatt a n de procéder à son arrestation dans le cadre d'une a aire concernant des accusations de “tentative d'assassinat, violences aggravées et association de malfaiteurs”. Cependant, l'individu en question est absent à ce moment-là5. Malgré son absence, la perquisition effectuée à son domicile révèle la présence d'un pistolet .22 Long Rifle chargé, d'une grenade défensive, ainsi que de plusieurs munitions et quatre couteaux, parmi lesquels figurent deux couteaux de chasse6.

L’attentat
À 19 h 45, Chérif Chekatt pénètre dans le centre-ville de Strasbourg par le pont du Corbeau, encerclé par les bras de la rivière Ill. Ce point d'accès, situé au sud de la zone sous surveillance, était soumis à des contrôles de sécurité, incluant l'inspection des sacs par des agents de sécurité. Ces contrôles étaient généralement achevés à 20 h en semaine, juste avant que le tueur ne franchisse ce point de passage. Son itinéraire le conduit ensuite à proximité des chalets du marché de Noël, de là, il s'engage dans les étroites ruelles du quartier médiéval de Strasbourg et atteint la rue des Orfèvres. Il tue ses premières victimes aux alentours du 10 rue des Orfèvres, rue très prisée par les touristes, à 19h48. Longeant les chalets du marché de Noël sur la place du Temple-Neuf, il tourne ensuite vers la place du Marché-Neuf. De là, il emprunte la ruelle Sainte-Marguerite, débouchant sur la rue des Grandes-Arcades, l'un des principaux axes nord-sud de la ville. C'est en face des arcades médiévales qu'il fait sa seconde victime. Après avoir atteint la rue du Saumon, il s’attaque à un individu qui sortait d'un restaurant. Par la suite, il franchit les voies du tramway en empruntant la rue des Francs-Bourgeois et atteint les rues de la Demi-Lune, de Sainte-Barbe et de Sainte-Hélène. Dans la rue du Savon, des musiciens se tenant devant l'établissement “Les Savons d'Hélène” sont gravement blessés par l'assaillant. Celui-ci retourne ensuite vers le sud de la “Grande Île” et traverse à nouveau le pont Saint-Martin, rejoignant ainsi le quartier très fréquenté de la “Petite-France”, où il tue un touriste thaïlandais. À 19 h 58, le terroriste parvient à s'enfuir en prenant en otage un chauffeur de taxi (Mostafa Salhane), après avoir échangé des tirs avec quatre militaires de l'opération Sentinelle. Au cours de cet échange de tirs, il est blessé au bras, tandis qu'un soldat Sentinelle est très légèrement blessé à la main par un ricochet provenant des tirs de l'assaillant. Le chauffeur de taxi réussit finalement à s'échapper ( cf son interview dans la newsletter de janvier/février).

Le 13 janvier, à 21 heures, dans le quartier du Neudorf, Chérif Chekatt est repéré par une brigade spécialisée de terrain composée de trois fonctionnaires de police, après deux jours de traque mobilisant plus de 700 membres des forces de l’ordre. Après une confrontation armée où le terroriste ouvre le feu sur les policiers, ces derniers ripostent et parviennent à le neutraliser7.

La revendication
 
Quelques minutes après la mort de Chérif Chekatt, le soir du 13 décembre 2018, l'État islamique revendique l'attaque de Strasbourg par le biais de l’agence dépendant de son organe de propagande, Amaq8. Cette revendication survient dans un contexte où l'État islamique, ayant subi des revers au Moyen-Orient en 2017, affiche une tendance à s'attribuer des attaques sans nécessairement en être l'auteur, la revendication va donc mener à de vifs débats.

La presse note rapidement après la revendication de l'attaque de Strasbourg par un “soldat de l'État islamique”9 que le communiqué demeure vague. Cette revendication est jugée peu crédible par le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner10, cependant, dix jours après les événements, il est annoncé dans la presse que les autorités ont découvert une vidéo d'allégeance de Chérif Chekatt au groupe État islamique sur une clé USB appartenant à ce dernier11.

Quelques jours après l'attentat, le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar qualifie Chérif Chekatt de “faux djihadiste”, indiquant que la radicalisation de Chekatt n'est que marginalement liée à l'islam ; ce dernier servirait plutôt à légitimer un désir de vengeance et à promouvoir l'individu, qui devient une figure médiatisée grâce au terrorisme religieux12. Cette opinion est partagée par le sociologue Daniel Verba, professeur à l'Université Paris-XIII et chercheur, notamment dans un article écrit pour Le Monde13. Cependant, les analyses de Khosrokhavar et Verba sont critiquées et qualifiées de “dénégationnistes” par Hugo Micheron, chercheur à l'ENS, par Bernard Rougier, membre senior de l'Institut universitaire de France, ainsi que par Gilles Kepel, professeur des universités à l'université Paris-Sciences-et-Lettres. Dans une tribune, ces derniers affirment que considérer les motivations de Chérif Chekatt comme étant sans lien avec l'islam constitue un déni des liens entre salafisme et djihadisme14.

Pour le journaliste Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes, les revendications d'attentats par l'État islamique ne suivent pas de règles bien définies. Selon lui, les djihadistes tendent à revendiquer les attaques après la mort du terroriste, afin de ne pas fournir d'éléments supplémentaires aux autorités pendant leur enquête ou leur traque, et également pour ne pas aider la justice à établir des faits et à prononcer des peines sévères en cas d'arrestation du terroriste. En ce qui concerne Chérif Chekatt, Wassim Nasr affirme qu'il existe suffisamment d'éléments correspondant à l'idéologie de l'État islamique pour justifier une revendication de l'attaque. Depuis 2014, l'État islamique encourage ses sympathisants à perpétrer des attaques en son nom en Europe et promet de les revendiquer par la suite. L'État islamique conseille “à ses aspirants de ne pas entrer en contact avec lui avant les attaques, car cette communication peut aider les services de sécurité à déjouer leurs opérations. L'organisation s'adapte toujours à la contrainte sécuritaire des pays où elle attaque”15.

Les suites judiciaires
 
La section anti-terroriste du parquet de Paris a rapidement ouvert une enquête pour “assassinats”, “tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste” et “association de malfaiteurs terroriste criminelle”. Une enquête pour “meurtre”, “tentative de meurtre” ainsi que “coups et blessures graves” a également été ouverte par le parquet général allemand, étant donné la présence de ressortissants allemands lors de l'attaque. Six personnes, dont les parents de l'assaillant et deux de ses frères, qui avaient été placées en garde à vue après l'attentat, sont rapidement libérées “en l’absence d’éléments incriminants”.

Le 17 décembre 2018, Audrey Mondjehi est mis en examen et placé en détention provisoire pour “complicité d’assassinat et de tentatives d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste” et “complicité de tentatives d’assassinat sur personnes dépositaires de l’autorité publique” et “association de malfaiteurs terroriste en vue de préparer des crimes d’atteinte aux personnes”.

Le 1er février 2019, trois hommes sont également mis en examen pour les mêmes chefs et placés en détention provisoire, soupçonnés d'avoir joué un rôle dans la fourniture du revolver du XIXe siècle dont s'est servi le terroriste : Stéphane Bodein (pour délit connexe d’association de malfaiteurs en vue de préparer un crime), Frédéric Bodein (pour délit connexe d’association de malfaiteurs en vue de préparer un crime) et Albert Bodein (mis en accusation pour association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime).

Le 14 mai 2019, cinq nouvelles personnes sont arrêtées “dans le cadre des vérifications liées aux armes détenues par Chérif Chekatt”, puis une autre le lendemain.
Enfin, le 17 mai, Christian Hoffmann est mis en examen et placé en détention provisoire pour
“infraction à la législation sur les armes en relation avec une entreprise terroriste” et “association de malfaiteurs terroristes criminelle”. Il est soupçonné d’avoir joué un rôle dans la fourniture d'armes au terroriste. Il est mis en examen pour délit connexe d’association de malfaiteurs en vue de préparer un crime. Les cinq autres suspects sont relâchés.

Le 14 décembre 2022, cinq accusés sont renvoyés devant la cour d'assises spécialement composée de Paris, mais Audrey Mondjehi est le seul à l'être pour terrorisme, conformément aux réquisitions du parquet national antiterroriste. Le 18 décembre 2023, l'un des accusés, Albert Bodein, suspecté d'avoir remis le revolver à Mondjehi et Chekatt le jour de l'attentat et mis en accusation du chef d’association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime, est déclaré inapte à se présenter aux débats, au regard des conclusions médicales lui étant liées et de son âge (84 ans). Le procès des quatre accusés restants, parmi lesquels les ls du cousin d'Albert Bodein, Stéphane et Frédéric, suspectés d'avoir servi d'intermédiaires, s'ouvre le 29 février 2024, après un arrêt de mise en accusation de la chambre de l’instruction du 29 mars 2023. Tous, à l'exception de Mondjehi, comparaissent libres. L’audience est présidée par Madame Corinne Goetzmann, présidente de chambre à la cour d’appel de Paris. Le ministère public est représenté par deux avocats généraux : l’un substitute et l’autre premier vice-procureur antiterroriste.

Le 4 avril 2024, Audrey Mondjehi, l’accusé principal et seul mis en accusation pour terrorisme, est condamné à 30 ans de réclusion criminelle, avec une peine de sûreté des deux tiers et une interdiction dé nirive de séjourner sur le territoire français). Frédéric Bodein et Christian Hoffmann sont quant à eux condamnés respectivement à quatre et cinq ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs de droit commun (avec mandat de dépôt pour Christian Hoffmann), Stéphane Bodein est acquitté.

Les notes de bas de page

1 Caroline Piquet, Geoffroy Tomasovitch, “Attentat de Strasbourg : ‘Bartek était l’exact opposé de celui qui l’a tué’”, Le Parisien, 18 décembre 2018 / TF1 Info, “Le bilan de l’attentat de Strasbourg passe à cinq morts : que sait-on des victimes ?”, 16 décembre 2018 / Dernières nouvelles d’Alsace, “Pascal Verdenne, 61 ans, victime strasbourgeoise du tueur”, 13 décembre 2018 / Dernières nouvelles d’Alsace, “Attentat de Strasbourg : une cérémonie ‘pour Kamal, Antonio, Bartek, Pascal, Anupong’”, 11 décembre 2020 / Claire Gandanger, “Attentat à Strasbourg : entre hommages et soulagement après la mort du terroriste”, Mediapart, 14 décembre 2018
2 Willy Le Devin et Julie Brafman, “Chérif Chekatt un suspect fiché S au lourd passé judiciaire”, Libération, 12 décembre 2018
3 Karine G. Barzegar, Sophie Golstein avec AFP, “Fusillade de Strasbourg : deuxième jour de chasse à l'homme”, TV5MONDE, 11 décembre 2018
4 FranceInfo, “Strasbourg : quatre questions sur la perquisition menée chez le suspect avant l’attentat”, 12 décembre 2018
5 Conférence du procureur de la République de Paris Rémy Heitz
6 Le Monde, “Attentat à Strasbourg : qui est Chérif Chekatt, le suspect de la fusillade ?”, 12 décembre 2018
7 Elise Vincent, “Attentat de Strasbourg : comment l'étau s’est resserré sur Cherif Chekatt”, Le Monde, 14 décembre 2018
8 Romain Herreros, “Strasbourg : Daech revendique l’attentat”, Le Huffington Post, 13 décembre 2018
9 Pierre Alonso, “EI : encore une Revendication ‘opportuniste’”, 14 décembre 2018
10 Pierre Alonso, op. cit.
11 AFP, “Attentat à Strasbourg : une vidéo d'allégeance au groupe terroriste Etat islamique retrouvée sur une clé USB appartenant à Cherif Chekatt”, FranceTvInfo, 22 décembre 2018
12 Farhad Khosrokhavar, “Chérif Chekatt ou le faux djihadiste”, Le Monde, 14 décembre 2018
13 Daniel Verba, “Terrorisme : ‘Le profil de Cherif Chekatt est dominant depuis longtemps’” ,Le Monde, 18 décembre 2018.
14 Hugo Micheron, Bernard Rougier, Gilles Kepel, “Les dénégationnistes du jihad”, Libération, 21 décembre 2018
15 Wassim Nasr, “Pourquoi l'Etat islamique a-t-il revendiqué l'attentat de Strasbourg deux jours après les faits ?”, Franceinfo, 14 décembre 2018


 

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