
11-Septembre, 25 ans après

À l’occasion du 25ᵉ anniversaire du 11-Septembre, le Musée-mémorial du terrorisme a interrogé Cliff Chanin, directeur du National September 11 Memorial & Museum, à New York. Il revient sur la manière dont les États-Unis ont commémoré cette date, sur la place accordée aux primo-intervenants et aux personnes décédées des suites des attentats, ainsi que sur le travail de transmission mené auprès des jeunes générations. Il évoque également le rôle de la création artistique et les points de convergence entre les musées-mémoriaux consacrés au terrorisme.
MMT - Vingt-cinq ans après, qu’ont représenté les commémorations du 11-Septembre pour la société américaine dans son ensemble ? Quelle place cette date occupe-t-elle dans le débat public et la mémoire collective aux États-Unis ?
Cliff Chanin - Je crois que le 25ᵉ anniversaire a été, pour le pays, l’occasion de s’arrêter et de se tourner vers le passé, vers ces 102 minutes qu’a duré l’événement, mais aussi de réfléchir à son impact et à ses résonances vingt-cinq ans après. Évidemment, nous ne sommes pas tous d’accord sur les réponses à apporter au 11-Septembre, ni sur l’état dans lequel se trouve aujourd’hui notre société. Mais ce fut malgré tout un moment où le pays s’est réuni autour de la mémoire des évènements et des victimes.
MMT - Comment le National September 11 Memorial & Museum a -t-il abordé ces commémorations ? Quelle place spécifique donnez-vous aux primo intervenants, notamment les 343 pompiers qui ont trouvé la mort lors de ces attaques terroristes ?
Cliff Chanin - Tous les ans, y compris pour le 25ᵉ anniversaire, la cérémonie de commémoration consiste en la lecture des noms des victimes – 2 977 noms – qui dure à peu près quatre heures. Parmi ces noms figurent évidemment ceux des primo-intervenants, dont les 343 pompiers.
Depuis l’ouverture du musée en 2014, nous avons évidemment intégré à nos programmes des témoignages de pompiers, de policiers et d’autres primo-intervenants, qui sont le point de départ du récit de l’événement et de cette journée.
Dans nos programmes pour le 25ᵉ anniversaire, notamment les programmes éducatifs, nous avons de nouveau mis en valeur les récits des intervenants, c’est-à-dire de ceux qui allaient vers le danger au lieu de s’enfuir. À cette occasion, on nous a rapporté des histoires vraiment extraordinaires, notamment des retrouvailles entre des personnes qui ne s’étaient pas revues depuis 25 ans.
Nous n’oublions jamais l’impact de ces récits et de ces témoignages.
MMT - Chaque année, le mémorial du 11-Septembre accueille plusieurs millions de visiteurs venus rendre hommage aux victimes des attentats. Quelle est l’intention de ce lieu de mémoire ?
Cliff Chanin - L’intention est à la fois de commémorer et d’éduquer. Au fil des années, j’ai compris que l’éducation devenait un atout central pour la commémoration, car la population de 2026 n’est évidemment plus la même qu’en 2001.
Il y a toute une nouvelle génération, qui représente à peu près le tiers de la population des États-Unis, et qui n’était pas née ou n’a pas de souvenirs directs de l’événement. Notre responsabilité est donc d’éduquer cette génération sur ce qui s’est passé, tout en continuant à commémorer les victimes, en particulier pour leurs familles et pour ceux qui y ont échappé.
MMT - Depuis l'ouverture du musée en 2014, un nombre considérable de personnes sont décédées des suites des attentats, quelle place leur donnez-vous dans le Musée Mémorial ?
Cliff Chanin - Au fil des années, nous nous sommes rendu compte que nous n’avions pas accordé une place suffisante aux effets des poussières toxiques produites par l’effondrement des tours. Ces dernières années, nous avons donc ajouté une exposition, ainsi que des témoignages de survivants qui souffrent aujourd’hui de maladies dues à cette poussière.
Nous constatons aussi que les personnes décédées des suites des attentats depuis le 11-Septembre sont aujourd’hui plus nombreuses que les victimes du jour même. Nous avons donc réorganisé notre programmation autour du fait que les victimes sont toujours avec nous : malheureusement, elles sont de plus en plus nombreuses avec le passage du temps.
MMT - Alors qu’aujourd’hui une part croissante des visiteurs n'a pas de souvenir personnel du 11-Septembre, vous avez eu plus d’un million d’élèves et d’étudiants, y compris de l’étranger, en ligne le 11 septembre pour dialoguer avec vous, quel enseignement en tirez-vous ?
Cliff Chanin - Ces dialogues partent toujours des récits des personnes touchées. Les jeunes nous posent les mêmes questions dès le début : « Où étiez-vous le 11 septembre ? Avez-vous connu quelqu’un qui se trouvait dans les tours ? » C’est pourquoi nos programmes reposent toujours, toujours, sur ces récits. Nous allons poursuivre dans cette voie cette année, avec des intervenants et des survivants.
L’impact de ce que nous faisons, de ce que nous offrons aux jeunes, n’a pas changé depuis 20 ans. Ils restent très touchés par ce que l’événement a de plus personnel.
MMT - Le 11-Septembre a fait l'objet de nombreuses productions culturelles (cinéma, séries, littérature, …) aux États-Unis comme à l'étranger. Comment celles-ci participent-elles de la construction d'une mémoire longue de l'événement ?
Cliff Chanin - La création artistique est l’un des moyens par lesquels l’événement continue d’être transmis et pensé. Il y a quelques années, nous avons organisé une exposition d’art consacrée à la mémoire de l’événement, et nous avons aussi programmé des événements autour d’œuvres artistiques sur le 11-Septembre.
Nous entretenons ainsi des liens avec des artistes et des créateurs, et nous continuons aujourd’hui encore à présenter leurs œuvres au grand public. C’est une autre manière d’entretenir la mémoire de l’événement.
MMT - Il existe aujourd’hui des musées-mémoriaux aux États-Unis, au Pérou, en Norvège, en Espagne et bientôt en France ; quelles différences et quelles convergences constatez-vous entre toutes ces institutions ?
Cliff Chanin - Entre ces institutions, que l’on peut dire partenaires, je vois tout de même une certaine convergence sur plusieurs points. D’abord, l’attachement à la vérité de l’histoire que nous racontons. Ensuite, l’importance accordée aux récits des intervenants, des victimes et des survivants. Enfin, la volonté de conduire les jeunes vers la vérité de l’histoire, de leur montrer que les sources sont à leur disposition et qu’ils doivent savoir distinguer le vrai du faux.
Évidemment, les événements diffèrent d’un pays à l’autre. Je crois, pour ma part, que la convergence se situe dans l’après-événement : la réaction de la société, la reconnaissance accordée aux intervenants, le fait que la société a perdu quelque chose de très important après un événement pareil. Cela ne signifie pas que l’origine de ces événements, ni les motivations des terroristes, soient les mêmes. Mais c’est l’après-événement qui nous aide à nous réunir.