Marion Fellrath vient de publier Quand la classe devient une aventure aux éditions Le Passeur. Elle y revient sur un projet mené avec une classe de CM2 autour du terrorisme et de la Syrie, tout en soulignant l’importance des dispositifs destinés à l’école primaire dans le futur Musée-mémorial du terrorisme.
MMT - Pour commencer, pourriez-vous revenir sur votre parcours et votre expérience d’enseignante, depuis l’école primaire jusqu’à votre travail actuel de doctorante et d’assistante de recherche à l’Université de Genève ?
Marion Fellrath - J’ai commencé à enseigner en 2015, dans des quartiers et des réseaux d’éducation prioritaire, d’abord à Strasbourg, en REP+, puis à Paris, notamment dans le quartier de Belleville. Ce sont des territoires où les difficultés scolaires sont souvent liées à une grande précarité, qui génère elle-même d’autres problématiques.
C’est parfois un peu triste à dire, parce qu’on y va en sachant que l’ascenseur social est en panne. De nombreuses études le montrent, et les enfants le savent aussi, d’une certaine manière. Mais l’école devient alors une véritable entité républicaine, présente au quotidien. On a parfois l’impression d’être des Don Quichotte qui se battent contre des choses beaucoup plus grandes qu’eux. À notre échelle, nous ne pouvons évidemment pas corriger toutes les injustices de la société. En revanche, dans la classe, nous avons cet idéal d’un accès au savoir pour toutes et tous.
C’est ce qui m’a beaucoup plu : je trouvais qu’il y avait une véritable intensité dans le rapport au savoir, avec beaucoup d’espoir et de volonté. J’ai notamment accompagné des élèves récemment arrivés en France, qui apprenaient le français, et l’on ressentait très concrètement cette mission de l’école.
Puis, pour des raisons personnelles et familiales, j’ai déménagé en Suisse et saisi une opportunité à l’Université de Genève pour faire une thèse en sciences de l’éducation. Cela me permet aujourd’hui de regarder et d’analyser ce métier que j’aime et que j’ai pratiqué pendant une dizaine d’années. Ma thèse porte sur les questions de genre et sur la manière dont les savoirs peuvent se construire différemment selon le genre des élèves. Je travaille notamment sur les pratiques pédagogiques : les consignes, les exercices proposés et les interactions entre enseignants et élèves.
MMT - À quel moment la question du terrorisme s’est-elle invitée dans votre pratique d’enseignante ? Comment vos élèves de 10-11 ans y ont-ils été confrontés avant le projet dont nous allons parler ?
Marion Fellrath - Le terrorisme est une notion dont, idéalement, on n’aurait pas forcément rêvé de discuter avec ses élèves. Mais, en réalité, il entre malgré nous dans l’école.
D’abord à travers les alertes intrusions liées au plan Vigipirate. Elles peuvent être très anxiogènes pour les enfants, qui savent, même sans avoir vécu directement les attentats, pourquoi ces protocoles existent. Puis il y a eu l’assassinat de Samuel Paty, et celui de Dominique Bernard. Pour les élèves, c’était particulièrement difficile : ils revenaient en classe en disant « Un professeur a été tué » et pouvaient demander : « Est-ce que toi aussi, il peut t’arriver quelque chose ? » À l’âge de 10-11 ans, les enfants projettent sur leur enseignant une figure de référence : ce sont les adultes qui sont censés assurer leur sécurité pendant la journée. Ces événements venaient donc complètement percuter leur sentiment d’invulnérabilité.
Il y avait aussi tout ce qui circulait sur les réseaux sociaux, notamment autour de l’État islamique. Les enfants pouvaient arriver en classe avec des vidéos ou des questions sur le sujet. L’école doit rester un espace préservé, mais elle ne peut pas se couper du monde extérieur.
Face à cela, notre principal outil reste la connaissance. Comprendre et analyser le terrorisme n’empêche évidemment pas la peur, mais cela permet de prendre de la distance. C’est ainsi que cette question est progressivement entrée dans ma pratique, avant de devenir véritablement centrale avec le projet autour des correspondants syriens.
MMT - Venons-en justement au livre Quand la classe devient une aventure. Vous y racontez la mise en place d’une pédagogie de projet dans une classe de CM2 en REP. L’un des chapitres est consacré au projet mené avec Lara Scarlett Gervais, présidente de l’association Héritage & Civilisation. Pouvez-vous revenir sur sa genèse, notamment dans le contexte de la guerre en Syrie ?
Marion Fellrath - Le projet est d’abord né de l’expérience de Lara Scarlett Gervais, voyageuse et photographe engagée, qui s’était rendue en Syrie et avait notamment participé à l’évacuation du musée de Palmyre. Elle avait constaté à quel point le patrimoine et la culture pouvaient être pris pour cible par les groupes terroristes. Elle en est revenue avec l’idée de mettre en relation les enfants syriens qu’elle avait rencontrés, qui n’avaient connu que la guerre, avec d’autres enfants à travers le monde, pour qu’ils puissent échanger et devenir eux-mêmes des acteurs de paix. C’était le sens de l’association qu’elle a fondée en 2017, Héritage & Civilisation.
J’ai tout de suite été séduite par cette idée et j’ai inscrit mes élèves au programme. Nous avions des correspondants syriens, russes, tunisiens et de plusieurs autres nationalités. Cela correspondait à ma manière de travailler : j’aimais que la classe vive des aventures, pas seulement imaginaires, mais aussi humaines.
C’était particulièrement intéressant dans mes classes de Belleville, où je pouvais avoir près de vingt nationalités différentes parmi mes élèves. Nous avons donc commencé par nous intéresser à notre propre patrimoine et à notre environnement, avant de découvrir celui des autres.
Un jour, les élèves m’ont demandé à quoi ressemblaient les lieux où vivaient leurs correspondants. En tapant « Damas, Syrie » dans Google Images, nous sommes tombés essentiellement sur des photos de ruines. Ils ont alors commencé à poser beaucoup de questions sur la guerre. Je sentais que je n’avais pas toutes les réponses. Je leur ai donc dit : « Je ne sais pas, mais d’autres personnes savent mieux que moi. Nous allons aller trouver quelqu’un qui pourra répondre à vos questions ».
C’est ainsi que j’ai pris contact avec Nicolas Hénin. Il a finalement accepté de venir échanger directement avec les enfants. Nous avons beaucoup préparé cette rencontre, notamment autour de son parcours et de sa bande dessinée Haytham, une jeunesse syrienne [avec la dessinatrice Kyungeun Park en 2016]. Je n’avais volontairement pas parlé de son expérience d’otage, parce que j’avais peur que cela suscite une forme de fascination morbide qui occulterait l’essentiel de son propos. Lui non plus n’en a pas parlé.
L’échange s’est plutôt recentré sur son parcours et sur tout l’amour qu’il avait pour la Syrie. J’ai trouvé cela remarquable, compte tenu de son expérience, de le voir expliquer à des enfants à quel point les Syriens étaient accueillants et défendre les valeurs de justice, de démocratie et de paix entre les peuples.
MMT - Avec des enfants de 10-11 ans, on n’entre donc pas nécessairement dans la question du terrorisme de manière frontale. Quels outils pédagogiques peut-on utiliser pour en parler à des enfants de dix ans ?
Marion Fellrath - C’est justement là que j’espère que votre musée pourra faire un gros travail, parce qu’à vrai dire, il existe très peu d’outils. C’est très compliqué. Nous pouvons recevoir des consignes institutionnelles lorsqu’un attentat vient d’avoir lieu : il faut en parler aux élèves, expliquer ce qui s’est passé, évoquer tel ou tel événement. Mais, à part quelques ressources institutionnelles, nous n’avons pas vraiment d’outils adaptés. Et surtout, il y en a très peu pour le premier degré. Nous sommes un peu les oubliés.
On ne peut pas aborder certains événements frontalement, mais on ne peut pas non plus cacher la réalité aux enfants. Ils ont accès à l’information et savent qu’il y a eu des horreurs. En revanche, lorsque leurs questions deviennent trop insistantes, on peut leur dire : « À votre âge, il n’est pas nécessaire d’entrer dans tous ces détails, parce que cela peut être traumatisant ». Nous pouvons nous arrêter là et essayer de comprendre autrement.
Il y a donc eu la bande dessinée dans mon projet, mais aussi la rencontre. Pour moi, les rencontres sont un peu des jokers. Le témoignage est parfois ce qui fonctionne le plus efficacement. Les enseignants d’histoire-géographie le savent très bien : lorsqu’ils peuvent organiser des rencontres dans le cadre du devoir de mémoire, ils font souvent venir d’anciens déportés, d’anciens combattants, etc. La rencontre permet d’apprendre d’une manière extrêmement directe et simple. Bien sûr, cela dépend de la personne que l’on rencontre, mais cela permet aussi de contourner le problème du support pédagogique que nous n’avons pas forcément.
MMT - Notre musée prévoit justement un parcours famille, avec des outils adaptés aux jeunes de 8 à 12 ans. Vous soulignez donc à la fois un enjeu pour les enseignants lorsqu’un attentat survient, un enjeu de commémoration et un enjeu autour des projets pédagogiques...
Marion Fellrath - Oui, et je pense qu’il ne faut surtout pas avoir peur de la complexité, même avec des enfants de 10 ans. Ils aiment la complexité et la nuance. On a parfois l’impression que vulgariser ou s’adapter aux enfants signifie simplifier ou être un peu grossier dans l’analyse. Mais pas du tout.
L’échange qu’ils ont eu avec Nicolas Hénin avait une vraie qualité et une vraie substance. Beaucoup d’entre eux s’étaient véritablement plongés dans l’histoire de la Syrie et avaient réussi à comprendre certaines choses, notamment le choc provoqué par la guerre.
Je pense donc qu’il faut le faire parce que les enfants en sont capables, à condition de les considérer comme capables de comprendre des choses complexes. C’est également plus facile lorsque cela résonne au niveau local ou humain.
J’ai parfois eu des élèves confrontés à ce type de sujet qui avaient à peine 10 ans et qui avaient certainement vu des vidéos de propagande. Certains se sentaient attaqués dans leur religion et pouvaient tenir des propos faisant l’apologie du terrorisme, sans véritablement comprendre ce qu’ils faisaient. À 10 ans, mon rôle n’est pas simplement de leur dire : « Attention, ce que vous faites n’est pas légal », puis de les brider. Il faut leur expliquer pourquoi certains propos ou certains actes sont interdits, mais surtout ne pas les laisser s’enfermer dans des représentations erronées.
Dans un cas précis, un élève avait refusé de lire la plaque commémorative dédiée aux enfants déportés de l’école parce qu’il avait vu sur Internet des vidéos véhiculant des propos antisémites. Il fallait alors lui demander : « D’accord, qu’avez-vous vu ? », puis revenir avec lui sur ce contenu et déconstruire progressivement ce qu’il avait vu. Finalement, lors d’une cérémonie avec une députée locale, cet enfant a été celui qui a voulu lire tous les noms et c’était un moment très émouvant.
À 10 ans, les enfants sont encore très perméables. Il ne faut donc surtout pas abandonner cet espace. Si nous avons peur de ces sujets ou si nous sommes mal à l’aise, d’autres personnes prendront le relais à notre place. C’est aussi une forme d’éducation aux médias et à l’information dès le plus jeune âge, essentielle pour permettre aux enfants de prendre du recul face aux vidéos et aux contenus qu’ils peuvent rencontrer sur les réseaux sociaux.
MMT - On peut également penser à l’éducation à l’empathie, notamment lorsqu’il s’agit de rencontrer des victimes ou de travailler à partir de témoignages. Cela peut-il être intéressant dès le plus jeune âge ?
Marion Fellrath - Je trouve cette question d’autant plus intéressante que nous sommes toujours sur une frontière très délicate avec l’empathie. Elle permet aux enfants d’entrer en résonance avec une personne et je suis complètement d’accord sur le fait qu’il faut travailler cela. Mais, avec des enfants de cet âge, il ne faut pas qu’il y ait uniquement de l’empathie : il faut aussi de la compréhension.
Je pense donc que l’empathie est une porte d’entrée. Ensuite, il faut que l’émotion serve un propos et une connaissance. Je pense que c’est exactement ce que votre musée va faire. Le projet n’est pas de faire du pathos, comme cela peut parfois être le cas dans les médias. Il s’agit de faire en sorte que l’émotion serve quelque chose : la compréhension, la connaissance et la réflexion.
MMT - Vous avez évoqué le fait que les enseignants du premier degré sont un peu les « oubliés » en matière d’outils pédagogiques. Existe-t-il, selon vous, un véritable besoin de ressources adaptées aux élèves du primaire ?
Marion Fellrath - Ce qui est compliqué, c’est que ce n’est pas un sujet qui figure au programme d’histoire. En revanche, dans le cadre de l’enseignement moral et civique, tout ce qui concerne les commémorations peut trouver sa place. Pour Samuel Paty, par exemple, il nous est demandé d’organiser des commémorations.
En primaire, on se retrouve souvent dans la même situation lorsqu’il s’agit de « questions vives » : on conçoit des ressources pour le secondaire parce que ces sujets sont complexes, et l’on considère qu’ils ne sont pas accessibles aux élèves du primaire. Je suis persuadée du contraire.
Sinon, les enseignants se retrouvent seuls. L’hommage à Samuel Paty, par exemple, est organisé dans de nombreuses écoles, mais certains enseignants ne le font pas parce qu’ils ne savent pas comment s’y prendre ou parce que le sujet leur paraît trop difficile. Et, pour nous, enseignants, le cas de Samuel Paty est particulièrement sensible. Nous avons tous eu peur. Nous avons la boule au ventre lorsque nous parlons de lui, parce que cet événement a durablement marqué notre métier.
Je pense donc qu’il y a véritablement un espace à investir. C’est en réfléchissant avec des acteurs comme ce musée que nous pourrons construire une réflexion approfondie, entre professionnels de l’éducation et professionnels de la mémoire.
Il faut pouvoir penser ces questions sereinement, sans se limiter à une injonction institutionnelle ou politique. Compte tenu de leur complexité, il faut prendre le temps de réfléchir à ce que nous faisons et à la manière dont nous le faisons.
On constate d’ailleurs que de plus en plus d’élèves participent au prix Samuel Paty, y compris des élèves du primaire. Il a fallu un long processus pour inviter les enseignants du premier degré à y participer, mais on se rend compte qu’il est tout à fait possible de travailler sur ces questions avec de jeunes élèves.
MMT - Avec le recul, qu’avez-vous appris de cette expérience en tant qu’enseignante ? Et quel impact ce projet a-t-il eu sur vos anciens élèves ?
Marion Fellrath - L’impact des rencontres sur mes anciens élèves est particulièrement fort. Ceux que je recroise m’en parlent encore, parfois plusieurs années après. Ils associent d’ailleurs souvent les connaissances qu’ils ont acquises à la personne qu’ils ont rencontrée. C’est le signe que ces échanges ont véritablement laissé une trace.
De mon côté, cette expérience m’a beaucoup touchée. C’était l’une des premières rencontres que j’organisais en classe et j’ai découvert qu’il existait beaucoup de personnes prêtes à donner de leur temps pour transmettre leur expertise à des enfants.
On a trop souvent tendance, dans les médias, à véhiculer une image caricaturale ou dépréciée des élèves d’établissements de REP. Evidemment qu’il existe de nombreuses difficultés, mais cela n’enlève rien à leur intelligence. Ce sont des enfants passionnés et passionnants. Et toutes les personnes qui sont venues dans ma classe ne s’y sont pas trompés, eux, ils ont eu beaucoup de respect et d’estime pour les élèves qu’ils y ont rencontrés.
C’est pourquoi je pense qu’il faut continuer à faire entrer dans les classes des personnes qui souhaitent partager leurs connaissances et leur expérience avec les élèves, dès l’école primaire.
"Fin 2021, j'ai été contacté par une enseignante qui souhaitait que j'intervienne devant ses élèves. Rien de très nouveau pour moi, qui ai l'habitude de témoigner de mon parcours de reporter de guerre. Sauf que cette enseignante est Marion Fellrath. Que ses élèves étaient ceux d'une classe de CM2, scolarisés dans une REP parisienne, qui n'ont pas l'habitude qu'on leur ouvre leur horizon.
Le contrat de départ était aussi simple qu'ardu : comment expliquer des notions telles que la guerre, la dictature ou le terrorisme à des enfants de primaire ? Comment les inviter à s'intéresser à l'actualité et au monde contemporain ? Vous seriez surpris de l'intelligence des questions comme de leur intérêt à en savoir plus, à demander plus de complexité. J'ai été moi-même surpris de leur boussole morale, de leur capacité à distinguer l'injustice et de leur attachement à la dénoncer.
Il en a découlé une expérience tellement magique que Marion a décidé de faire un livre de ces rencontres, avec moi et avec une flopée d'autres intervenants aussi prestigieux que disparates que je me retrouve avoir l'honneur de côtoyer.
Merci à Marion. Elle exerce un des plus beaux métiers du monde et elle l'exerce bien."