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Illustration représentant visage stylisé aux traits tourmentés en rouge et noir sur un fond sombre et rouge sang, sur lequel de superposent des lignes manuscrites en écriture cursive blanche listant en espagnol des souffrances humaines

Témoigner des attentats dans l’Espagne contemporaine

modifié le
5 octobre 2026

Entretien avec Marion Billard à l’occasion de la parution de son livre Témoigner des attentats dans l'Espagne contemporaine (Presses universitaires de Rennes, 2026). Marion Billard est professeur agrégée d’espagnol et titulaire d’un doctorat en études hispaniques à l’Université Sorbonne Nouvelle. Elle publie ici le résultat de sa recherche doctorale. L’ouvrage a bénéficié du soutien du Musée-mémorial du terrorisme.

Couverture du livre de Marion Billard "Témoigner des attentats dans l'Espagne contemporaine"

MMT - Votre ouvrage, issu de votre recherche doctorale, analyse les témoignages publiés autour des attentats de l’ETA et islamistes commis en Espagne depuis les années 1970. Votre analyse porte sur les récits de victimes (directes ou indirectes) mais également ceux de terroristes, de journalistes et parfois de citoyens. Pouvez-vous expliquer le choix de cette approche et ce que nous enseigne ce que vous appelez une « mosaïque testimoniale » de la place de l’événement dans la mémoire individuelle et collective ?

Marion Billard - Le choix d’une approche comparée m’a semblé primordial pour tendre, avec le plus de finesse possible, vers une reconstitution de l’événement terroriste (attentat). Je me suis concentrée sur les témoignages publiés car ceux-ci ont pour particularité de dire un événement à travers l’expérience d’un individu. Très nombreux à partir de l’année 2000, ils peuvent être le fruit d’une démarche individuelle (une victime ou un terroriste décide de publier son récit), collective (une association de victimes, une victime occupant une place institutionnelle ou un témoin entreprend un travail de recueil de témoignages), éditoriale (une maison d’édition contacte directement un acteur pour qu’il livre son expérience) ou journalistique (un ou des journalistes proposent une enquête sur un ou des attentats à partir de récits personnels). Toutes ces démarches, aux finalités différentes, placent l’individu au centre de la remémoration. Celle-ci est alors un point de vue unique et singulier sur un événement qui se vit, dans un premier temps, en personne. Dès lors, cette subjectivité de l’événement invite à être complétée par d’autres regards pour en donner un récit qui se veut total.

La pluralité des auteurs permet d’interroger le statut de chacun pour définir ce que j’appelle dans le livre une « aire du témoin ». J’en ai ainsi exclu les terroristes car – et c’est l’un des enseignements majeurs de cette approche comparée – la temporalité de l’événement est radicalement différente dans les récits des victimes et ceux des terroristes. Tandis que l’après-attentat occupe une place centrale pour dire le bouleversement vital vécu à cause de l’événement mortel dans les narrations des victimes, dans celles des seconds, la période qui précède l’attentat est détaillée dans un enchaînement d’actions qui se veulent suivre une suite logique afin d’expliquer l’inévitable passage à l’acte. Tandis que les premières témoignent d’un crime subi, les seconds confessent l’élaboration et la perpétration du crime commis. Il est donc nécessaire d’analyser les ressorts discursifs de tous ces récits car une fois déposés dans l’espace public, ils acquièrent, entre autres, une portée politique, sociale et pédagogique qui participe à la fixation d’une mémoire collective de ces événements.

MMT - Votre livre ambitionne de montrer qu’à travers la mise en récit, il existe des points de contact entre les expériences terroristes etarra et islamiste. Quelles sont les caractéristiques saillantes des récits que vous avez étudiés pour le cas de l’Espagne contemporaine ?Plus largement, à travers votre approche comparée, avez-vous observé des différences ou des similitudes selon les époques, les statuts de témoins ou encore les types de terrorisme ?

Marion Billard - Une distinction claire doit être faite entre les récits des victimes et des témoins d’une part et ceux des terroristes d’autre part. Par ailleurs, s’il existe de nombreux témoignages de terroristes de l’ETA, ce n’est pas le cas pour les terroristes islamistes qui, pour la plupart, se sont immolés (Madrid, 11 mars 2004) ou ont provoqué un affrontement mortel avec les forces de l’ordre (Barcelone et Cambrils, 17 et 18 août 2017). Nous avons donc ici accès à la parole de complices ou de proches.

Qu’ils renvoient au terrorisme de l’ETA ou au terrorisme islamiste, les récits des victimes suivent une structure similaire. Tous font état d’une incompréhension face à l’événement, puis vient le moment de la prise de conscience qui engendre un bouleversement majeur dans leur vie. Les émotions abondent. Le traumatisme n’est parfois pas encore surmonté ou entraîne une dissociation au moment de la mise en récit. Lorsqu’elles parviennent à entreprendre un travail de reconstruction, cela passe souvent par l’action : création d’une association, implication dans les processus judiciaires, transmission mémorielle.

Tous les récits des terroristes font état d’une aliénation, d’une absence de libre arbitre au moment des faits qui a pour conséquence de dépersonnaliser le crime et de déresponsabiliser le criminel. Cette posture est problématique lorsque l’on sait qu’à ce jour plus de 300 attentats de l’ETA n’ont toujours pas été résolus.

Malgré les points de contact, on observe une différence récurrente. Tandis qu’il y a régulièrement une animalisation du terroriste islamiste qui l’exclut de la communauté, les terroristes de l’ETA semblent toujours faire partie du corps social contre lequel ils attentent.

L’approche sur le temps long a mis en lumière une évolution majeure s’agissant de la relation entre la société et les victimes de terrorisme. Lorsque l’ETA commettait des attentats, une partie importante de la société détournait le regard, voire justifiait ses crimes à travers la phrase « Algo habrá hecho », « Il a bien dû le mériter ». Dans les heures qui ont suivi les attentats madrilènes du 11 mars 2004 (11-M), la condamnation a été unanime. Les victimes de terrorisme n’étaient plus uniquement les individus directement ciblés par les terroristes mais toute une ville, un pays, une communauté internationale. Après les États-Unis (2001), l’Espagne et ses habitants ont exprimé une souffrance partagée. Le terrorisme islamiste a modifié substantiellement la mise en récit de l’événement terroriste qui est passé d’une expérience personnelle ou familiale relevant de la sphère privée à une expérience collective relevant de la sphère publique.

MMT - Votre ouvrage s’inscrit dans le dynamisme de la recherche académique sur l’écriture de l’expérience terroriste, qui s’est particulièrement développée après les attentats du 11 Septembre. Quelle place occupe le cas espagnol dans ce contexte plus large ?

Marion Billard - Le cas espagnol est particulièrement intéressant dans la mesure où le terrorisme de l’ETA a marqué la société de façon continue et très soutenue de 1968 à 2011. Même s’il aura fallu attendre l’enlèvement suivi de l’assassinat du conseiller municipal Miguel ángel Blanco en juillet 1997 pour que la dénonciation sociale du terrorisme soit catégorique, des recueils de témoignages, des recherches scientifiques et des enquêtes journalistiques sur l’expérience terroriste ont été publiés avant le surgissement du terrorisme islamiste aux États-Unis, comme je le rappelle dans la première partie du livre. Très tôt, des réflexions autour de la mise en récit de l’expérience terroriste etarra (attentat, extorsion, enlèvement, violence urbaine, harcèlement) émergent en Espagne. On y interroge par exemple le traumatisme et son dépassement, le pardon mais aussi la réinsertion des terroristes de l’ETA. En cela, il m’a paru essentiel de mettre en rapport les récits sur l’ETA et sur les attentats islamistes dans la mesure où dans le contexte espagnol, ce substrat ne peut être ignoré.

MMT - Vous effectuez quelquefois des parallèles avec des témoignages liés aux attentats commis en France en janvier et novembre 2015 pour défendre l’idée d’une dimension transnationale des mises en récit après un événement terroriste. Pouvez-vous développer cette réflexion ?

Marion Billard - La dimension transnationale s’observe à deux niveaux dans les récits. D’une part, ces derniers s’inscrivent eux-mêmes de plus en plus régulièrement dans une histoire globale de l’expérience terroriste où la souffrance individuelle est associée à des commotions collectives contemporaines, antérieures ou postérieures qui dépassent les frontières du pays visé par un attentat. Je l’évoque dans le livre à partir d’exemples tirés des témoignages espagnols mais il en va de même dans des témoignages publiés en France. Le lambeau, témoignage de Philippe Lançon, rescapé de l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, se termine le 13 novembre 2015 alors qu’il se trouve à New York, « plus très loin de l’endroit où, le 11 septembre 2001, la locomotive s’était de nouveau emballée » et qu’il apprend qu’un attentat est en train d’avoir lieu au Bataclan. Pour sa part, Christophe Naudin raconte dans son Journal d’un rescapé du Bataclan. Être historien et victime d’attentat le bouleversement qu’a provoqué l’attentat du 17 août 2017 de Barcelone.

D’autre part, il existe des récurrences scripturales et thématiques. Comme plusieurs victimes d’attentats perpétrés en Espagne, Catherine Bertrand, rescapée du Bataclan, reconnaît dans son témoignage graphique Chroniques d’une survivante, qu’elle a eu « beaucoup de mal à accepter le statut de victime ». Patrick, rescapé de l’attentat de Nice, affirme être né ce jour-là dans le recueil de témoignages graphiques Promenade de la mémoire. 14 juillet. Enfin, Ramón González, rescapé espagnol du Bataclan, insiste dans son témoignage Paz, amor y death metal sur le rôle clé de l’écriture dans son processus thérapeutique.

Tous ces échos créent un tissage mémoriel qui va bien au-delà du seul événement terroriste à l’origine du témoignage. La multiplication des attentats dans différentes villes européennes, visant des individus aux nationalités variées, a fait émerger une mémoire transnationale de l’expérience terroriste que j’ai appelée « mémoire terrorhistorique ».

MMT - Vous avez effectué une partie de votre recherche au Centre mémorial des victimes du terrorisme de Vitoria-Gasteiz, partenaire du Musée-mémorial du terrorisme. Comment travaille-t-on en chercheuse au sein d’une institution muséale et mémoriale et que retenez-vous de cette expérience ?

Marion Billard - Le Centre de Vitoria-Gasteiz m’a en effet ouvert à deux reprises ses portes en 2021 et 2022. J’y ai passé la majeure partie de mon temps au sein de la bibliothèque qui n’était pas encore officiellement ouverte, mais qui offrait déjà de nombreuses ressources auxquelles je n’aurais pas pu accéder autrement. Lors de ces deux séjours, j’ai aussi pu échanger avec trois responsables du Centre, Gorka Angulo Altube, Gaizka Fernández Soldevilla et Raúl López Romo. Leur expertise m’a permis d’affiner ma compréhension des enjeux d’un travail mémoriel sur le terrorisme dans le contexte espagnol. D’ailleurs, le fait que le Centre réunisse dans un même espace ce pôle « recherche » avec l’espace muséal m’a donné l’opportunité non seulement de prendre le temps d’analyser le parcours mémoriel proposé mais aussi de participer à une visite guidée à destination d’un public scolaire français.

Un autre organisme, le Musée du Chemin de Fer de Madrid, m’a également accueillie au cours de mes recherches. Là aussi, j’ai pu compter sur l’aide des archivistes pour accéder à des documents inédits qui font partie de l’« Archive du Deuil », consacrée aux attentats du 11-M.

Le travail réalisé au Centre de Vitoria-Gasteiz est fondamental et précieux, car  il permet de lier, dans la pratique, les politiques mémorielles, la recherche scientifique et le travail de mémoire. Grâce à ce lieu, le processus de transmission prend tout son sens.

Quatrième de couverture du livre de Marion Billard "Témoigner des attentats dans l'Espagne contemporaine"
Sommaire du livre de Marion Billard "Témoigner des attentats dans l'Espagne contemporaine"
Suite du sommaire du livre de Marion Billard "Témoigner des attentats dans l'Espagne contemporaine"
Fin du sommaire du livre de Marion Billard "Témoigner des attentats dans l'Espagne contemporaine"